C’est dimanche. Le soleil baigne à nouveau Basin. Mon coeur est plein, mon énergie vive
Daniel me ramène ma casquette égarée dans son véhicule lors du match de hockey. L’heure de se dire au revoir.
Après 4 jours, il est de temps de refermer cette belle parenthèse vécue ici dans ce petit village du Montana.
Le rideau se tire pour s’ouvrir sur une étape qui s’annonce des plus longues. Je ne manque pas d’aller remercier Judi chez elle, encore en convalescence ces jours.
Avant de virer à droite et de quitter l’allée principale ensoleillée, je croise encore Jon avec qui j’échange quelques derniers mots.

Le soleil est encore mon plus fidèle compagnon et j’accepte volontiers sa compagnie. Ce d’autant plus que l’automne prend définitivement ses quartiers. Fraîcheur matinale et jeu de couleurs.
Je remonte une belle vallée au terrain plutôt roulant avec des vaches qui m’emboîtent le pas parfois.
Les kilomètres défilent vite et me voici dans une zone plus vaste où mon regard se perd dans les plaines.
Je traverse la ville minière historique de Butte. Tout en contraste.
A chaque coin de rue, le temps semble s’être parfois arrêté. Et pourtant le vacarme et les enseignes modernes me rappellent qu’il est bien actif. Insaisissable, imperceptible, il transforme notre réalité à son gré.
Quelques détours et autres voies sans issues me font « perdre » du temps, alors qu’au loin je prends conscience de l’immensité de l’exploitation minière actuelle du lieu.
Certains feux de forêts font encore rage dans la région. Cela m’oblige à revoir mon itinéraire et sortir de la trace officielle de la Great Divide.
A mesure de mes coups de pédales sous la chaleur, mes bidons se tarissent. Heureusement quelques ruisseaux permettent de refaire le plein et garder une indispensable lucidité.
Un secteur diablement raide m’oblige ensuite à pousser quelques minutes mon vélo pour accéder à un large plateau.
Fesses au sol pour un instant de contemplation agrémenté d’une sucrerie. Une splendide descente en guise de récompense.
Le soleil qui joue à cache-cache me révèle gentiment l’arrivée de la pénombre.
Qu’importe! Cette descente à vive allure a fait grimper mon capital de joie et je suis prêt pour la dernière ligne droite du jour.
Ma petite route croise parfois celles des autres, bien plus grandes. Ou quand mes sacoches défient les plus belles remorques.
Sur le fil de ma trajectoire, les animaux se profilent. Ils donnent naturellement vie au paysage.
Si la route est fermée, le pont est ouvert! Au bénéfice des informations transmises par mes amis américains de Basin me devançant, je traverse confiant la structure métallique. Au prix de quelques bagages déposés au sol.
Cette fois, c’est clair, ou du moins presque. La nuit m’a rattrapé ou je l’ai plutôt accueillie.
La Lune devient mon guide dans cette plaine que je sillonne dans une noire douceur.
Alors que la vision se raccroche aux éclats de lumières, les autres sens se révèlent; plus forts, plus intenses. Ils prennent le relais de la vision.
Le bruit des pneus sur le sol, tantôt de gravier, de terre ou d’asphalte. L’odeur de la végétation ou d’une ferme environnante. Le goût de la poussière ou de la sueur sèche.
Une ultime ligne droite bitumée sur la highway, presque seul. Et les lueurs qui marquent l’arrivée à destination, enfin!
Le moment toujours agréable de faire le plein. Car vivre de plénitude sur la route ne nourrit son être qu’au sens figuré.
Je me fourre dans le casino jouxtant la station-service pour profiter d’un peu de chaleur et d’un canapé confortable.
Encore quelques tours de roue pour arriver à la bonne adresse transmise par Jeff.
A la vue de ce banc, nul doute que je suis entre de bonnes mains.
Après avoir fait le tour du camp, je trouve une porte ouverte et un cycliste québécois, Alexis, dormant au sol. Il me transmet le code d’accès de la seconde cabane.
A l’ouverture de la porte, j’entre dans un petit paradis, pour une nuit… Ou plus si affinité.
Et affinité il y a. Je reste 3 jours dans ce somptueux camp pour cyclistes créé par Larry que je rencontre le matin.
Il nous invite en ville pour déjeuner avec Alexis, qui lui, cherche une solution pour remplacer un dérailleur cassé la veille.
Larry, ce presque octogénaire, physicien et passionné de voyages à vélo aux États-Unis, a tant d’histoires à nous raconter. Autant que celles qui l’a créés dans ce lieu charmant.
Je profite de cette pause pour vivre la ville de Dillon, me « fondre » dans sa bibliothèque et refaire le plein de provisions.
J’adore également écouter Larry qui me raconte ses expériences scientifiques pour la NASA à l’époque. Et avec qui j’échange autant sur le sens de la vie que de la route à suivre pour rejoindre la Great Divide délaissée la veille.
Alexis, lui, a déjà repris la route grâce à un montage « provisoire » à 3 vitesses rendu possible par un vieux dérailleur de l’atelier magique de Larry.
Une dernière soirée en ville, à nouveau invité par Larry et sa femme Lois, où je partage quelques belles discussions.
Une ultime nuit, où cette fois c’est Miguel, un portugais, en route depuis plus d’une année, qui arrive dans la pénombre.
Au réveil, je remercie chaleureusement d’une accolade Larry et salue Miguel. Mon cap m’embarque désormais dans une large vallée où le vent légèrement défavorable et le revêtement un peu cassant donne d’emblée la mesure.
Je parcours ces immensités avec un sourire ensoleillé et les yeux écarquillés.
De virages en lignes droites, les âmes qui vivent sont peu nombreuses. Quelques caravanes croisées, un ou deux camions sur un axe perpendiculaire.
Différents ranchs ponctuent toutefois mon avancée avec son lot de bovins mêlé à l’exotisme des antilopes.
A sec! La vue de ce robinet annonce une pause bienvenue pour reprendre quelques forces pour la suite.
Les nuages sombres au loin sont vite balayés par un festival de couleurs et de reflets qui mettent un peu de baume à une avancée parfois pénible.
Au passage du Red Rock Pass, je quitte définitivement l’État du Montana pour celui de l’Idaho.
Mon ombre en toile de fond annonce la fin imminente du spectacle diurne.
Les retrouvailles avec du bitume sont appréciées à leur juste valeur après une journée à dompter du gravier.
Fatigué. Au son d’un ruisseau, me permettant de refaire mon stock d’eau, je décide d’y planter mon camp juste avant la nuit.
Nourriture et autres cosmétiques suspendues pour éviter une rencontre nocturne avec nos chers ursidés.
Une nuit à la belle étoile, où la Lune, pleine, me rassure, comme le son d’une douce voix au moment de m’assoupir au milieu des vibrations de la forêt.
Au réveil, le soleil a pris le relais de la Lune. Les nuages ne sont guère invités à la fête ces derniers temps et je ne m’en plains pas.
Gentiment à court de vivres, je m’arrête dans le supermarché du coin pour y refaire mes réserves pour les prochains jours. J’y recroise Jeff, qui s’accorde une journée de pause, après avoir enchaîné sans relâche depuis l’Alaska.
Une journée au profil légèrement descendant pour démarrer l’étape avec un souffle chaud favorable.
Je suis la bien nommée « Warm River » en serpentant sur un large sentier qui offre de beaux points de vue. Feel the flow!
Une belle avancée contrastée par la suite par des portions de route plus raide et une chaleur bien présente.
Un bref retour sur le bitume qui me rappelle quelque peu les contrées du plateau Suisse et de mes origines du Gros-de-Vaud . Des champs et les montagnes en toile de fond.
L’idée de me rapprocher de ces cimes me motive grandement. Mais avant cela, je me heurte à une longue portion de « gravel » plutôt pénible.
Et je sens que mon énergie me fuit, elle aussi. L’enchaînement des longues journées me rappelle ma vulnérabilité.
Noyé dans l’effort, je ne remarque même pas le panneau annonçant l’entrée dans l’État du Wyoming.
Je reste toutefois sensible à la beauté qui se révèle derrière un rideau forestier.
Encore quelques côtes sur une route un peu défoncée avant de rejoindre une terre battue au profil descendant.
Quelle joie de respirer plus facilement, de relâcher ses muscles, de se laisser porter par une gravité avantageuse sur ce coup.
Les lumières de fin de journée se marient avec une présence touristique qui contraste grandement avec les espaces plus isolés précédemment traversés.
Je retrouve les grands axes et son flot de véhicules, certes atténué par cette heure tardive. Et me voilà arrivé aux portes du Parc National du Grand Teton.
Une fulgurante descente qui me propulse dans un rêve éveillé. La lumière baisse. Les sommets se rapprochent.
La Lune apparaît. Puissante. Comme ma vigueur, boosté par mon dernier ravitaillement.
Et la magie opère. Jackson Lake offre quelques reflets face au Grand Teton et ses petits compères qui dévoilent toute leur grandeur.
Je poursuis ma progression en plongeant dans la nuit éclairée par un ciel lumineux.
Les montagnes deviennent des aimants. Désormais presque isolé sur la chaussée, je dévore la route.
Approcher ces cimes au rythme de mes jambes et du son de mon souffle, c’est comme entamer un premier dialogue avec cet imposant relief.
Jenny Lake, lieu tant convoité, est enfin rejoint au terme de l’étape la plus longue du voyage, à ce jour.
Les toilettes du « visitor center », désertes, deviennent un havre de paix. Un peu de chaleur, des robinets au débit généreux pour effacer la sueur, de l’eau pour se cuisiner une bonne ration de pâtes.
Je rejoins ensuite le secteur « Hikers & Bikers » du camping qui offrent encore quelques spots de libre contrairement au reste du camping overbooké depuis des mois.
J’y retrouve Alexis qui fait étape ici lui aussi. Un réveil qui me rappelle les efforts de la veille.
Je partage un bel échange avec Kevin, un local. Freerider, habitué des montagnes chamoniardes et valaisannes dans ses plus jeunes années pendant de multiples saisons. Également passionné de mécanique et ancien pilote pro auto-moto en rallye-raid.
Atteint d’une maladie neurologique rare, son équilibre troublé lui impose une nouvelle vie. Il la poursuit désormais à quatre roues sur son vélo adapté pour garder toujours vif son esprit d’aventure.
Attiré par les hauteurs, depuis ce beau défilé la nuit dernière, j’arpente quelques sentiers l’après-midi.
Intense chaleur, et je n’ai pas besoin de regarder mon altimètre pour comprendre que je ne suis plus au niveau de la mer.
Les lacs, eux, ont pris solidement leurs quartiers entre ces imposants contreforts de roches qui imposent le respect.
Le retour à la base permet de me laver dans une baignoire géante. Pas de bulles, ni de marbre, le bonheur est ailleurs.
Sûrement intérieur. Assurément à l’extérieur. De retour au camping, la longue table est animée par un groupe d’amis locaux venus à Jenny Lake pour le week-end.
Des sexa-septuagénaires aux origines diverses, tous passionnés d’aventures et d’authenticité. De véritables pionniers dans leur domaine respectif, de la montagne ou du voyage à vélo à travers le monde, pour certains d’entre eux.
Ils nous invitent même avec Alexis pour profiter un petit-déjeuner (très garni) le lendemain matin dans le Lodge du coin.
Les anecdotes se succèdent au rythme des plats et ravivent autant mon estomac que mon esprit rêveur…quitte à squatter encore « en douce » le camping qui ferme pour la saison.
Alors la Lune m’appelle à nouveau. Non pas pour conclure ma journée sur la selle, mais pour me défaire de Morphée et grimper sur les sommets cette fois-ci.
Elle dessine les contours des arêtes, révèle les formes des arbres, éclaire mon chemin qui se perd bientôt dans un futur chaos de blocs.
Alors le soleil, timide, se réveille lui aussi, en retard.
Mais je le retrouve à l’heure au sommet du Middle Teton pour un nouvel instant gravé après de longues heures d’ascension.
A la vue de l’arête d’en face, et après avoir enfin digéré l’altitude, je ne résiste pas à monter sur le South Teton.
Depuis sa pointe, un autre paysage dessine un infini composé de lacs, montagnes et reliquats de glaciers.
Je savoure pleinement ces instants avant une longue descente qui mérite une certaine concentration en l’absence d’un réel sentier sur les 2/3 supérieurs.
L’heure du bain a encore sonné et scelle le terme d’une expérience intime avec ces « Tetons ».
Le temps maussade du lendemain m’encourage à retourner au Jenny Lake Lodge pour un déjeuner de luxe et mettre le coup de feu en cuisine.
Et c’est à côté de ce dernier, que j’ouvre la page d’un livre et me mets à rêver d’horizons plus loins et plus hauts.
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