Dégringol'Alpes [2/3] - De la maison à la mer
Une odyssée à deux roues. Des sentiers valaisans aux Alpes maritimes.
Deuxième partie [Les Arcs 1800 > Briançon]
La Roue libre
Les premiers jours ont laissé quelques traces. On démarre gentiment cette nouvelle journée avec une équipe à 3 désormais. Le programme est sérieux avec une traversée complète du domaine skiable bien connue des 3 Vallées. Notre chemin flirte aussi avec le Parc national de la Vanoise. Après des nuits en hôtel au d’un certain standing jusque là, c’est un plus modeste refuge niché dans la vallée des Encombres que nous voulons rallier.
Après une plongée sur Nancroix-Boverêche via des pistes rapides, on réalise une jolie montée dans une ambiance ombragée dans sa partie initiale. La chaleur fait son retour. Nous atteignons le secteur de la Plagne, non sans avoir dû montrer patte blanche à quelques patous.
Petite pause au col de l’Arpette, en discutant avec un trailer local, la vallée que nous convoitons pour la fin de journée nous semble encore si loin. Devant nous se dessine, en ligne directe, le prochain col, dit de la Grande Forcle. La topographie du site nous oblige à descendre vers la Belle Plagne.
Ici le contraste est saisissant entre les touristes venus consommer du loisirs alpin à la journée et notre nomadisme à deux roues. La largeur des pistes est à la hauteur de la fréquentation des lieux. Le col franchi, une longue route gravillonneuse nous fait perdre l’altitude et gagner un peu plus de quiétude. La suite est un fabuleux sentier en balcon juché sous le Mont de la Guerre.
Il nous offre la vue sur notre prochaine ascension en direction de Courchevel, et met aussi en exergue un bruit, à peine inquiétant, provenant de ma roue arrière. Qu’importe, l’heure est à l’amusement avec de magnifiques sections de singeltracks et de traversées de patelin qui nous mènent jusqu’à Bozel.
Enjoué par cette dégringolade, on attaque gaiment la grimpette, quand après une douce partie vallonnée, se dresse en face de nous un véritable mur goudronné. On se dresse sur les pédales pour contrer la gravité. Quand soudain, tout lâche! Me voilà en train de pédaler dans le vide…
Après un rapide diagnostic et quelques tentatives, le constat est sans appel. Le système de ma roue libre a rendu l’âme. La technologie du produit étant peu répandue, les espoirs de continuer notre route, sans un conséquent contretemps, s’amenuise. Pour ne rien arranger, nous sommes un dimanche.
Convaincu qu’une solution peut émerger, on s'organise. Quelques appels, quelques recherches. Finalement, Gilles & Pierre filent au Praz (Courchevel) où nous avons repéré un potentiel atelier/magasin. De mon côté, je prends les courtes et pousse mon vélo durant une petite heure, bien décidé à trouver une roue salvatrice dans la région.
Le salut viendra d’Alex, de la base de location “Petit vélo Rouge”, qui peut me prêter une roue complète qui correspond à tous les standards de la mienne (Entraxe, corps de roue libre, fixation disque…), avec même 400 grammes de plus dans la balance :)
La partie de mécanique fut ensuite la laborieuse entre aller-retour pour recherche d’outils, fond de jante pas étanche… et un mécano peu pressé qui m’expliquait chaque faits et gestes… alors que j’avais en tête la (grosse) partie du tracé du jour qui nous restait à parcourir.
Après un “faux départ”, on quitte enfin la place des loisirs de la station. Bien vidé mentalement mais si heureux de poursuivre l’aventure! Passé 16 heures… L’itinéraire est quelque peu adapté.
On traverse Méribel avant de lutter âprement sur les contreforts menant au Pas de Cherferie, marquant notre arrivée dans la vallée des Belleville. Une terre chargée de souvenirs avec la mythique course Enduro qui m’avait beaucoup plu et convenu à l’époque.
Les lumières de fin de journée sont sublimes comme toujours. Entre deux épingles d’une fantastique descente sur St-Martin-de-Belleville, on contacte le gîte pour les avertir de notre arrivée plus tardive que prévue. Difficile toutefois de résister au combo coca-glace-bière devant le clocher du village…avant le dernier pensum de cette étape.
Dans la dernière montée, on s’amuse même à s’attaquer parmi sur cette route bitumée pas trop raide. Je fais illusion quelques centaines de mètres avant de me faire doucement déposer par la jeune garde. Nos organismes tiennent bien le choc.
L’entrée dans cette petite et calme vallée est une vraie satisfaction tenant presque du miracle pour le coup. On savoure l’instant. Tout comme cette soirée dans le charmant refuge de Gittamelon après un instant de mécanique.
Nous sommes seuls dans la demeure et nous sommes reconnaissants d’être à l’abri des intenses précipitations nocturnes. Les yeux se ferment en rêvant encore de la mer.
Bergère, épingles & kebab
Pas pressés au réveil. Il pleut encore et les montagnes sont enveloppées par la brume. On prend le temps sachant que les cieux devraient s’ouvrir bientôt.
Ça y est, Monsieur Soleil est de retour! Salutations aux poules du gîte, visite de la petite chapelle du lieu et nous revoilà en selle pour une montée qui doit nous porter jusqu’au Petit col des Encombres (2329m.).
Après une douce pente goudronnée, les graviers reprennent leurs droits. Aujourd’hui, on adopte des rythmes un peu différents. Si bien qu’on se retrouve seul avec quelques dizaines de mètres d’écart. L’occasion aussi de s’aérer l’esprit et de revenir à soi, quand bien même l’entente de groupe s’avère plutôt bonne.
Arrivés sur une crête, la vue s’ouvre, l’air est frais. Nous somme dominés par le Grand Perron des Encombres. Nous accédons enfin au col qui nous ouvre les portes de la Maurienne et l’excitation d’une descente de près de 2000 mètres comme on l’affectionne dans nos contrées valaisannes.
Longuement étudiés et repérés sur à l’écran durant la phase préparatoire, les chemins tiennent toute leur promesses avec un beau mélange de technicité et de fluidité. Lors d’une légère remontée pédestre, nous rencontrons Marguerite, une charmante bergère, sur son estive avec ses moutons et ses chiens. On échange durant quelques minutes sur la vie, les bêtes, les patous, notre route…
La suite est un véritable festival avec un sentier pentu plein de belles épingles dans des ambiances incroyables. On croise quelques randonneurs toujours aimables, on traverse une ravine profonde. Je casse un rayon, sans grandes conséquences :)
La seconde partie de cette longue dégringolade a pour nom le sentier “Paul Mougin”. Après les nombreuses recherches réalisées à la maison, c’est toujours un super sentiment de rouler les traces dans la réalité…lorsque celles-ci se confirment de qualité. Au menu, plus de 100 épingles, certes un peu cachées par la végétation au début mais dont le “flow” s’est très vite confirmé.
Avec les pluies de la nuit précédente, certains passages imposent un peu de retenue ou un jeu de glisse. On se fait plaisir. Malgré une ou deux errances cartographiques lorsque les traces se multiplient, on atteint St-Michel-de-Maurienne avec la banane mais le ventre vide.
Une pause bienvenue à l’ombre d’un bâtiment pour refaire les stocks alimentaires, et encore un peu de mécanique. On en profite pour faire le point sur la seconde partie de la journée. L’optimisme de la planification nous amènerait en face sur une longue crête montagnarde presque 2000 mètres plus haut. Avec l’enchaînement des journées, les envies de la troupe évoluent. Une étape plus légère peut se discuter. Ce d’autant plus que St-Jean-de-Maurienne, point de chute du jour, n’est qu’à 20 kilomètres, presque à plat, vent de face.
Finalement, on opte pour un choix intermédiaire convenant à nous trois. On se surprend même à mettre un certain rythme sur cette belle montée vers Montricher puis la station des Karellis. Peu avant cette dernière, on oblique à l’Ouest pour emprunter un magnifique sentier en balcon et atteindre le prolongement Nord du sommet de Casse Massion.
Super contents d’avoir terminé cette seconde belle ascension du jour, on se pose quelques instants, se ravitaille avant de se lancer dans une descente avec un peu plus de points d’interrogations sur sa roulabilité.
La récompense… à la hauteur des efforts? Dans tous les cas, nous sommes bien payés et savourons chaque virage et compression. Le grip est bon, le sentier bien marqué mais préservé et le service d’entretien, qui a dû passé récemment, facilite notre avancée et décuple notre plaisir.
Oublié le gymkahna boisé du Val d’Aoste, ici les pieds à terre sont rares et réservés aux seules parties exposées. Jusqu’au derniers mètres de la descente, le pilotage a été au rendez-vous. Trop beau!
On célèbre ça à la station de lavage pour nos valeureux destriers et un apéro parking supermarché pour les souriants “cavaliers”. Un dernier galop jusqu’à l’hôtel St-George, vélos posés, chambre ouverte, relais de douche engagé. L’heure tourne… Les possibilités de restauration sont limitées ce soir-là à St-Jean-de-Maurienne. Passé 21 heures, les restaurants sont complets.
L’un des kebabs nous reçoit et prend notre commande. Antithèse du “fast food”, victime des nombreuses commandes à domicile qui nous passe sous le nez, ou conséquences d’une organisation chaotique…. Allez savoir. Il nous faudra plus d’une heure pour remettre quelques calories dans le moteur.
Partageant ce repas sur un banc du centre-ville, on se refait le fil de la journée et de la suivante… Côté météo la tendance est plutôt très bonne pour la suite. Dotés de fonctionnement interne un peu différent, l’heure du dodo est souvent décalée entre nous trois. Mais au final, Morphée gagne à tous le coups.
L’amour est dans les prés
Au réveil, fatigue et motivation sont équilibrés à un niveau élevé. L’enchaînement des journées d’une certaine durée n’est pas sans conséquences. Aux quelques tracas de périnée se mêle un besoin de repos réel. L’étape plus légère prévue le lendemain devrait arriver à point nommé.
Pour l’heure, les panneaux indiquent plutôt Glandon, Croix de Fer, Toussuire, Montvernier… Quelques noms qui font résonner de nombreuses passes d’arme de la Grande Boucle et qui attirent à St-Jean-de-Maurienne de nombreux cyclosportifs et autres motards. Ils viennent tous se frotter à ces ascensions mythique et goûter à l’air “frais” de la montagne.
Nous attaquons les premiers lacets de la route du Col de la Croix de Fer avant de la délaisser pour une variante plus calme puis raide et non-goudronnée. Ces premiers efforts matinaux sont récompensés par une magnifique traversée descendante sur un singletrack menant au charmant village de Fontcouverte-la-Toussuire. Petite pause.
Retour ensuite sur la route principale menant à la Toussuire, facilement identifiable par ses grands bâtiments typiques des stations de ski françaises développées dans les années 1970-1980. Avant d’arriver dans un tumulte touristique, nous préférons nous enfiler dans un sous-bois direction le col d’Arves.
Une très belle montée, plutôt courte mais extrêmement raide et plutôt défoncée par endroit. La marche reprend parfois ses droits bien que les plus puissants d’entre nous s’amusent à rester le plus longtemps sur le vélo. J’ai abandonné depuis longtemps. Regroupement général au col, et discussion avec quelques randonneurs.
Courte descente pour rejoindre la vallée où coule l’Arvan en son fond. Arrivée à St-Sorlin-d’Arves, ambiance de vacances, on refait un peu les stocks sans s’attarder. Si la majorité des cyclistes s’engagent sur la partie finale du col de la Croix de Fer, nous entrons dans la longue Vallée des Pré Plans.
A chaque coup de pédale, on s’engage un peu plus dans un environnement plus sauvage et montagnard. A mesure de la grimpette, la route fait place à un sentier dont sa largeur et sa roulabilité diminuent avec l’altitude. On salue les derniers randonneurs et on progresse toujours avec en point de mire le col des Pré Nouveaux.
Traversée de rivière dont le sentier a été emporté, portage, contournement de parc à moutons… La perspective s’ouvre enfin, le col est atteint! La météo est parfaite et céder à l’appel d’une sieste semble absolument raisonnable voir indispensable.
Revigorés, on s’engage avec entrain pour la suite, majoritairement en descente. Le décor est majestueux. Le soleil brille sur les versants tapissés de dalles. On s’amuse dans ces belles épingles et prenons le temps de quelques clichés sur ces beaux sentiers.
En bas de ce premier mur sinueux, la trace devient une succession ludique de “en haut en bas” où la technicité exige parfois encore un peu de lucidité.
Une dernière ascension sur une route taillée dans la montagne avec en face le col de Sarenne et le Pic Blanc dominant la station de l’Alpe d’Huez de l’autre côté. Bien contents de deviner juste en dessous notre objectif du jour, l’authentique village de Besse-en-Oisans, qui marque notre passage le temps d’une journée dans le département de l’Isère.
Une magnifique ultime descente mêlant crête aérienne et épingles serrées dans des herbes sèches fraîchement fauchées. Pierre fait les frais de ce sol sec mais glissant. Badaboum, sans dégâts. On laisse rouler jusqu’au gîte de l’Écrin du Sarret. Apéro glace-glucides salvateurs en terrasse avec en fond l’arrivée du Tour du France à l’écran.
Une belle soirée partagée autour de la table avec d’autres nomades à pied. Une petite bière pour certains, un dernier tour du village pour d’autres. La nuit annonce une nouvelle mise en veille.
L’heure est Grave
Au réveil, cette étape aux chiffres plus contenus nous réjouit tous. Tout comme ce soleil qui continue à être un fidèle compagnon de route, totalement bienvenu.
Nouveau jeu de plaquettes de frein pour ma part, le terrain alpin se révèle intraitable pour le matériel. Chaque matin, nos montures sont au petit soin pour qu’elles nous le rendent bien sur le terrain.
La journée démarre par une longue montée sur une piste en direction du plateau d’Emparis, un site protégé de la région naturelle de l’Oisans. Mètre après mètre, le village de Besse s’éloigne et de vastes paysages s’ouvrent sous nos yeux.
Des crêtes se dessinent, le vent caresse les pâturages, des vautours fauves planent dans le ciel. L’accès motorisé limité dans cette contrée permet de jouir d’un calme imposant tout comme l’est cette nature qui nous entoure.
A la fin de la piste, on s’hydrate et reprend des forces. Malgré l’altitude, la température est bien élevée et on hésite pas à tomber le maillot. Prise d’élan pour franchir le plateau et la montée “douce” qui se dresse en face.
Désormais, sur sentiers, notre progression est agréable entre randonneurs toujours courtois et challenges physico-techniques lorsque la trace devient plus raide ou technique. Au col du Souchet, une belle claque visuelle nous attend avec les plus hauts sommets des Écrins qui apparaissent, le Pic de la Meije en tête.
Pause et discussions sur nos aventures mutuelles avec un groupe de jeune qui se sont lancés à pied et en autonomie sur le GR 54, le Tour des Écrins et de l’Oisans. Détour splendide par les lacs Noir & Lérié où le caractère touristique du site nous vaut souvent de jolis échanges avec les autres personnes foulant ce territoire qui se mérite.
On lâche ensuite un peu les chevaux en direction du Chazelet avec une descente rapide dans ce décor de feu. Les derniers virages plus techniques avec de la caillasse omniprésente tempèrent à peine nos ardeurs.
Le hameau atteint, on refait le plein et un peu de jardinage pour dénicher le chemin qui doit nous mener au Graal. A savoir un secteur très exposé, qui conclut chaque année le parcours de l’Ultra Raid de la Meije disputé en septembre. Son nom: Notre-Dame de Bon Repos.
La prière n’est pas superflue avant de se lancer dans le vide et de virevolter d’épingle en épingle. Quelle joie de s’exprimer dans ce terrain ultra…technique! Sans encombres, nous voici désormais sur la Départementale 1091 à l’entrée de la mythique station de La Grave. Un de mes endroits préférés dans les Alpes avec quelques beaux souvenirs été comme hiver.
Pour une fois, le but de la sortie est rallié à une heure décente et nous trouvons une terrasse pour partager un repas régénérant en ce début d’après-midi. Face au ciel bourgeonnant, les envies du groupe sont diverses. Si la sieste l’emporte sans aucune résistance pour Pierre & Gilles, je ne peux résister à l’idée de sauter dans le téléphérique mythique pour une descente de folie depuis 3200 mètres.
A mesure que j’enfile mes couches de pluie, l’ambiance s’assombrit, quelques gouttes défient même la gravité. Je me présente peu avant 15 heures à la caisse des remontées mécaniques prêt à affronter les éléments. Alerte orage… mes espoirs douchés :(
Réelle déception! Je trouve refuge dans l’échoppe de mon ami Bruno d’Original La Grave. Un beau moment de partage, comme à chaque visite du lieu, et je repars avec de précieux conseils pour l’étape du lendemain, qui demande encore la validation de mes copains dormeurs.
Le temps d’un apéro, de quelques calculs et autre recherches… C’est sûr, demain c’est la “Queen stage” de notre traversée :) On profite de l’accueil et de la cuisine généreuse du Skiers Lodge, où nous faisons halte, pour nous mettre dans les meilleures dispositions pour ce gros morceau à venir. Un coup de génépi, et au lit!
Dernier coup de rein
Petit-déjeuner, caca, cuissard, crème solaire, gourde, vélo… La partition, certes jouée à des rythmes différents, est connue et on ne s’en lasse pas. L’idée d’apercevoir la mer au loin reste notre fil conducteur quotidien.
Jaloux des gants dénichés par Pierre la veille, je ne résiste pas à attendre quelques minutes l’ouverture matinale de l’enseigne sportive du coin. Bien gantés, nous voici d’attaque pour l’étape reine!
Un secteur goudronné nous élève des brumes matinales avant de filer vers un fond de vallée et de grimper l’Aiguillon tantôt en selle, tantôt à pied sur un sentier fraîchement fauché.
Quelques mètres plus haut, on rejoint un balcon (merci Bruno!) pour une traverse panoramique en singletrack sur les hauts de Villar-d’Arêne. Courte descente entre excréments bovins et fils électriques pour rejoindre la D1901, délaissée ensuite pour un sentier parallèle agrémenté de passerelles anti-marécages.
Col du Lautaret. On ne tergiverse pas vu la longueur de l’étape. Légère descente, pied à terre pour laisser passer un troupeau et on démarre la montée au col du Galibier par l’ancienne route. Chacun à son rythme.
Retour sur le goudron et petit stop devant le monument Henri Desgranges, fondateur du Tour de France. Moins d’un kilomètre plus loin, nous voici réunis les trois au col du Galibier!
“Allergique” à l’asphalte… Dré dans le pentu pour descendre sur le versant désormais savoyard de Valloire en suivant le sentier qui chemine non loin de la route du col. Plutôt technique, la vigilance est au rendez-vous.
Avant les Granges du Galibier, nous choisissons de bifurquer à gauche pour suivre le vallon de la Lauzette. La trace s’élargit, la vitesse grimpe, rapidement réduite par les vifs aboiements d’un patou. Le berger plus calme nous souhaite bonne route.
Les paysages défilent dans ce vallon sauvage… Petite pause. Pierre manque à l’appel. En remontant quelques dizaines de mètres, le constat est sans…appel. Le choc a été violent. Conscient mais groggi, maillot déchiré, guidon tordu… Voilà que le doute, aux abonnés absents jusqu’ici, refait surface avec éclat.
La partie technique suivante est félinement gérée. On s’arrête ensuite vers un torrent pour faire le point, nettoyer les plaies de l’épaule, souffler un bon coup. Malgré sa douloureuse cabriole, Pierre semble en mesure de continuer, son vélo également.
Retour sur la mythique route du Galibier pour quelques brefs kilomètres jusqu’à Plan Lachat. Un arrêt sandwich nous fait de l’oeil mais vu le programme et le temps égaré nous poursuivons en direction du col des Rochilles par une route militaire un peu cassante et poussiéreuse.
Le train est bon, à peine perturbée par de grosses machines de chantier militaires de l’armée française qui possède un camp un peu plus haut. Moral et lucidité ne font pas défaut malgré nos péripéties. La piste est délaissée pour un superbe sentier à flanc jusqu’au lac des Cerces.
Une partie plus exigeante nous mène au col de la Ponsonnière où un peu de poussage est nécessaire selon la fraîcheur musculaire et l’abnégation des protagonistes. Au col, petit biset, magnifique ambiance et un petit panneau d’interdiction aux VTT pour la descente à venir. Il n’y aucune alternative pour la mer…
Si Victor Hugo écrivait: “La liberté commence où l'ignorance finit.” Pour le coup, l’ignorance de cet écriteau nous offre ici la liberté de poursuivre notre route, en suivant toutefois les sentiers.
Du vrai chemin de montagne sans beaucoup de répit, on se régale techniquement et Pierre ne semble pas trop affecté par sa blessure. Les randonneurs restent toujours agréables, sûrement dans l’ignorance de l’interdiction.
A l’Alpe du Lauzet, on sort enfin de la zone interdite et on emprunte le fameux chemin du Roy qui surplombe la vallée de Serre-Chevalier. Un balcon montant mais quasi intégralement roulable avec une fréquentation moyenne étant donné l’heure avancée.
Briançon, objectif du jour, paraît loin et proche selon les choix des options d’itinéraires que le prochain croisement nous invite à prendre. Après une pause et quelques réflexions, nous décidons de réduire la voilure et de ne pas continuer jusqu’au col du Granon par les chemins. Ce sera une “Princess stage”.
Très rapidement, on profite déjà d’un festival d’épingles reliées par de planes traverses pour descendre sur Monêtier-les-Bains. On prend le temps d’une terrasse à l’ombre et d’un ravitaillement sucré pour célébrer cette sacrée dégringolade et cette longue étape.
Ultime impératif, arriver avant la fermeture du vélociste à Briançon pour se fournir en plaquettes de frein et maillot pour Pierre. Pour une fois, les détours mal roulants sont délaissés au profit de l’artère bitumée. Gilles a le sourire et ouvre le convoi à cadence élevée.
Une fois nos emplettes terminées, derniers “raidars” pour atteindre la cité Vauban de Briançon où est niché notre hôtel. Entre temps, je marque un court arrêt et réalise un crochet au Refuge Solidaire. Une donation et quelques échanges avec les bénévoles investis dans cette association, que je trouve si louable. Histoire de mieux comprendre les enjeux sur les questions migratoires dans la région, au-delà des médias.
Prendre la route te fait prendre conscience de beaucoup de choses. Elle exacerbe ta vulnérabilité. Ce voyage de loisirs est délibérément choisi pour nous. D’autres sont en quête de liberté au sens strict. Un lieu commun, des destins croisés, la vie…
Un petit tour de l’imposante citadelle Vaudan du XVIIème avant de bichonner nos vélos, prendre la chambre et organiser la soirée en cherchant notamment un restaurant libre, l’heure avançant…
Les plats vont bon train autour de la table dans cet pizzeria après nos longues heures de selle. Atmosphère détendue où les rires libèrent les muscles. Pourtant, Pierre nous fait part de son inquiétude de retour du petit coin, en cause notamment une urine rouge. Même si les signes douloureux ne sont pas manifestes, les questionnements par rapport à la suite du voyage le sont réellement.
Gilles, plus sensible au décompte des heures de sommeil, a regagné l’hôtel. Après une petite demi-heure de marche, Pierre et moi entrons aux urgences de l’hôpital de Briançon. Il est 23 heures 15. Moins d’une heure plus tard, il est pris en charge. De retour au lit, on reste à l’affût, les yeux se ferment, les questions ouvertes.
Merci d’avoir lu la Route de la Sève.
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