Dégringol'Alpes [3/4] - De la maison à la mer
Une odyssée à deux roues. Des sentiers valaisans aux Alpes maritimes.
Troisième partie [Briançon > Guillaumes]
Trois c’est trop
L’heure est aux interrogations au café-croissant. Pas de nouvelles plus précises de Pierre. Rester, continuer malgré tout. Nos échanges alimentent notre traditionnelle préparation matinale. Après une nouvelle étude de l’itinéraire, je fais quelques téléphones pour connaître la praticabilité d’un sentier pour éviter un fâcheux contretemps.
L’heure tourne et nous nous rendons à l’hôpital de Briançon. Pierre nous rassure déjà sur son état de santé. L’impact de sa chute semble avoir touché son rein mais sans gravité. Nous attendons encore un retour plus précis du médecin dans l’heure à venir. Avec Gilles, on réfléchit et partage nos points de vue sur la possibilité de poursuivre ou non étant donné les circonstances.
Finalement, Pierre va passer une nuit de plus en observation et sera rapatrié le lendemain par une amie. De notre côté, on décide de continuer, avec un sentiment particulier… A bientôt Pierrot!
À présent, la communication représente un nouveau défi afin de trouver un nouvel équilibre. Les jours passés ayant révélé des modes de fonctionnement parfois éloignés entre nous deux.
On quitte Briançon par quelques raidards en gravier avant de rejoindre la route qui mène au col de l’Izoard. Vu notre tardif départ, la variante par un sentier en balcon à l’état méconnu est passée aux oubliettes.
Une route de col classique avec une pente agréable, peu de circulation et de beaux paysages. Le temps se couvre et notre rythme d’ascension ne faiblit guère. Gilles s’offre le luxe d’un long sprint avec un jeune routard au sommet de la bosse. Je passe mon tour. Courte pause en haut, rattrapé par la fraîcheur.
Après quelques courbes bitumées, la descente nous gratifie d’un singletrack de qualité, bien que très piégeur. De la gravette qui glisse mais on aime ça! Des ambiances de petits canyons pour nous emmener vers Arvieux où on marque une pause boissons puis casse-croûte dans 2 établissements différents. Le temps de laisser passer la grosse averse.
Une remontée bientôt sous la pluie pour accéder à un magnifique secteur et une splendide descente bien technique sur Château-Queyras. Les cieux se calment quelque peu et l’on poursuit direction Molines-en-Queyras. Une dernière longue ascension nous conduit à St-Véran.
On maintient un bon coup de pédale en se demandant si cela sera suffisant pour échapper aux prochaines averses. Les coups de tonnerre et autres bourdonnements nous informent rapidement. Petit stop pour se couvrir et on enchaîne par la voie rapide et goudronnée.
Bien arrosés et pas mécontents d’arriver à notre hôtel pour cette plus courte et roulante étape, d’une néanmoins longue journée chargée en émotions. On refait le plein et on profite pleinement de l’abri vu les conditions fraîches et humides à plus de 2000 mètres d’altitude.
Demain est un autre jour et la couleur du ciel également.
Une grande chope
Grosse étape annoncée avec en entrée la remontée du vallon de la Blanche. Il est temps de saluer St-Véran, l’un des plus hauts villages de France. Une large route route sans circulation, exceptée la navette, nous mène vers le refuge de la Blanche.
Arrêt historique devant une ancienne mine et nous rappeler les préoccupations d’antan bien différentes des nôtres.
Nos yeux se portent désormais plus hauts vers le col de la Noire, point culminant de notre périple. Un portage bien physique et pentu. Refouler cette trace me donne des ailes et imaginer la belle descente suivante me motive encore plus.
Satisfaction au passage du col et rajout de couches bienvenu en discutant avec quelques randonneurs. Gilles s’amuse dans les premiers virages très raides et technique avant des lignes plus « freeride » sans réel sentier quelques hectomètres plus bas.
Gare aux ornières bien creusées, l’éloignement du site n’invite guère à un exercice de sauvetage.
On rejoint la grande vallée de Maurin et suivons l’Ubaye qui y coule en son sein. Direction Maljasset. Véritablement sauvage, la contrée se parcourt agréablement à VTT avec ces nombreux kilomètres sans trop de technicité. Et cette impression agréable d’avancer sans trop d’effort.
Gare toutefois au relâchement… me voilà au sol après que mon guidon ait touché un petit tronc lors d’une prise de vue à une main. Marqué mais sans gravité. Quelques relances. Une belle session up & down nous fait avancer dans la vallée.
Emprunt à quelques soucis avec mon shifter de vitesse, Gilles s’en va au loin. Je ne résiste pas ensuite à explorer une section de sentier en contrebas de la route goudronnée. Sans grand succès :)
Je le rejoins quelques kilomètres plus loin assis au bord de la route en canine compagnie. On fait le point sur le reste de l’étape. Et nous attaquons la montée vers Fouillouse dans une chaleur certaine. Un arrêt au gîte du coin nous permet de reprendre des forces et de rencontrer 2 trailers qui réalisent le GR 5 en mode « rapide ». Assistés de leur compagnes pour la partie logistique du soir, ils enchaînent les grosses étapes quotidiennes. Un autre sport, une autre liberté et légèreté mais qui ne fait pas le poids en face de l’amusement que me propose mon destrier.
On continue avec comme objectif le col de Mirandol qui se gravit par une belle piste en forêt ombragée avant une progression tantôt pédestre, tantôt pédalante mais dont l’issu se fait clairement désiré. Gilles m’impressionne par sa force et ses nombreux passages en selle. Je reste plus conservateur dans ma façon de gérer mon énergie.
Le franchissement du col ouvre de nouveaux horizons. Même s’il fait plutôt frais sous l’effet du vent, l’air du Sud s’y ressent. Vigilance dans les première courbes ballotés par le vent, avant de lâcher les freins plus franchement.
Le grip est vraiment terrible mais certaines parties plus raides et exposées nous obligent à un peu de retenue, relative au roulage « à vue ». En arrivant à St-Ours, je suis euphorique, j’en veux encore! Après déjà de longues heures, Gilles n’affiche pas la même envie. Échange clair et limpide et on se sépare à Meyronnes pour mieux se retrouver quelques heures plus tard.
Une ascension raide mêlant piste et sentier, avec pas mal de portage me mène dans le Bois des Tardées. Dans une ambiance où l’héritage historique militaire se ressent fortement. J’aime consulter les informations historiques des lieux traversés et imaginer les histoires vécues…certes parfois malheureuses.
Un long sentier en balcon avec le Fort de Tournoux en face et la Condamine-Châtelard en contrebas. Les versants agissent en vrais remparts naturels. Pas étonnant qu’ils aient vécus plusieurs conflits sanglants.
Gare au faux pas ici! Au terme d’une traversée sans fin, le tracé plonge franchement vers le bas. Sur un sentier étroit mais propre et dégagé, je savoure ces moments de pilotage à la hauteur des efforts endurés les heures passées. À mesure de la descente la pente s’adoucit, les épingles s’ouvrent, la vitesse augmente. Encore un grand moment de VTT avec un immense sourire en franchissant l’Ubaye tout au fond de la dégringolade.
La fin de la journée réserve encore de belles portions de chemins jusqu’à Barcelonnette en passant par Jausiers. Quelques remontées sont vite avalées, boosté par cette frénésie et pour éviter de rejoindre Gilles trop tard pour manger.
Heureuse arrivée à Barcelonnette, où l’agitation touristiques des lieux contraste avec ces moments de solitude quelques heures auparavant.
Retrouvailles avec Gilles à l’hôtel, c’est le moment tant apprécié du rafraîchissement houblonné et du repas, le plus souvent à la mesure des kilomètres et dénivelés réalisés.
Dilemme Autapie
Les cieux de notre côté, nous entamons cette nouvelle étape sans guère se soucier de la météo. On s’extrait gentiment des ruelles animées de la bourgade pour franchir la première difficulté de la journée, le col d’Allos.
Après des premiers kilomètres sur une route large, la jonction avec la station de Pralong marque le début d’une voie plus étroite, sinueuse et plaisante. Gilles est bien en jambes, je suis encore en récup’ de la veille. On imprime un bon rythme, rattrapant quelques cyclotouristes au passage.
Au col, petite halte, rendue désagréable par une équipe nombreuse de jeunes conducteurs aux voitures de sport. Ils nous ont fait la démonstration éclatante qu’un moteur en marche ne signifie pas forcément un véhicule en mouvement.
On fuit le bruit et les gaz en suivant le beau sentier menant à la Baisse de Prenier qui marque notre entrée dans la région du Haut-Verdon. Un endroit qui m’évoque plein de souvenirs de courses Enduro et autre voyage. En terrain connu, je lâche un peu les chevaux mais le tracé assez marqué n’invite pas toujours à l’attaque.
Encore quelques épingles et nous voici à Allos où nous profitons de la supérette pour nous ravitailler. Une bonne pause salvatrice à l’ombre qui dévie en sieste. Pas évident de rallumer le moteur. Les grosses journées à répétition se font clairement sentir.
La chaleur est telle que Gilles décide de tomber le short. Et on se dirige vers le Seignus, berceau de la pratique VTT Enduro. Après une longue montée éprouvante, à son propre rythme, on tombe nez à nez avec une barrière inattendue. Impossibilité de passer, montagne colonisée par le berger.
On va à la pêche aux infos à la gare du télésiège juste un peu plus bas. Vives mais courtoises discussions avec un des employés sur la station. Ce dernier trouve autant regrettable que nous cette situation. On refait un peu le monde. Après quelques réflexions et discussions, Gilles me surprend à vouloir « braver » l’interdit.
Je le suis sans trop hésiter sachant surtout le cadeau qui se trouve en haut. En mode « clandestin », on suit profil bas la route puis dérivons dans une forêt en poussant nos vélos bien à l’écart de la zone mentionnée.
Les pâturages s’ouvrent sur le haut et on prend garde de rester à l’abri des regards, derrière la ligne de crête. Un poussage long et pénible pour finalement atteindre le sommet de l’Autapie, un vrai belvédère. Et surtout une splendide crête à dévaler pour la suite!
On se congratule. La vue s’ouvre, la mer, encore invisible, n’est plus très loin. Mais l’heure est à la concentration et au plaisir avec une descente magique en direction de Colmars-les-Alpes.
Une magnifique partition de VTT avec une crête effilée, des sous-bois sinueux, des traversées rapides, des portions escarpées, des épingles serrées…et ce terrain du Sud, ces hautes herbes. Le feu!
Soda-glace sur un banc une fois arrivé à Colmars-les-Alpes pour fêter cela. Une dernière liaison bitumée nous conduit à Villars-Colmar, un petit patelin, emplacement de notre hôtel.
Le temps de regarder l’arrivée du Tour du France sur les Champs (Allez Wout!) et hop nous voilà sur la terrasse du jardin. De la tranquillité bienvenue pour récupérer et parler de la journée…conséquente du lendemain.
Péter une durite
Cette 12ème étape s’apparente à une journée clé. Elle nous fait bondir du Verdon aux Alpes maritimes (06 pour les intimes), où « l’odeur du sel » devient de plus en plus marquée. L’itinéraire à 30% connu laisse une belle marge de plantage et on reprend la route avec un peu moins de « certitudes » que les autres jours.
La route goudronnée du col des Champs comme « hors-d’œuvre ». On profite de cette partie encore ombragée et aux pourcentages amicaux. L’occasion de belles discussions en roulant en parallèle.
On quitte la route pour prendre un sentier ascendant dans la forêt de St-Jean. Magnifique mais exigeant. Une courte pause pour ajuster nos montures et nous voilà reparti sur une belle traversée empruntée par la TransVerdon. Et des souvenirs de course, ici encore.
A la sortie de la forêt, nos regards sont fixés sur le point d’horizon, plus haut, les lacs Lignin. Quelques sacrés « coups de cul » et autre poussage pour monter d’un étage.
La vue et l’immensité s’ouvre devant nous. Un lieu particulièrement majestueux!
Nos destriers posés sur le flanc, c’est l’occasion de souffler, contempler et se ravitailler. Le vallon dans lequel nous nous engouffrons ensuite, est sujet à quelques doutes sur sa roulabilité :)
Après une belle partie « freeride » entre dalles et section herbeuse, la suite devient plus compliquée avec un vieux torrent sec et un chaos rocheux. On poursuit pied à terre en cherchant du regard une sente plus accueillante. Pas si évident.
Puis un vieux balisage apparaît et une relique de sentier se dessine. De quoi nous ravir mais gare à la chute. Certains passages sont exposés et les pièges nombreux. L’ambiance, elle, sauvage à souhait!
Arrivée au terme de la descente, notre prochain objectif a pour nom le col de Mélina. D’abord sur un chemin marqué, la trace se perd dans les fourrés. Orientation un peu galère.
On décide de grimper droit en haut le talus, répondant au doux de nom du ravin de son Aubert. Vraiment épuisant à la longue avec nos sacs d’un certain poids en plus du vélo.
Efficace, Gilles m’attend plus haut. Les courbes de niveaux deviennent plus douces. On devine là-bas le futur point de bascule. Quand soudain, des aboiements de chiens nous alertent. Encore bien loin, ils se rapprochent rapidement. Pas de troupeau en vue, juste une bâtisse à des centaines de mètres.
Et nous voilà réprimandés par une meute de Kangal ou Berger d’Anatolie, dont certains très agressifs, nous font dévier plus le bas notre ligne. Les oreilles…en bas, un peu paniqués, on continue d’avancer.
Finalement, la situation se calme et on remonte en diagonale les mètres perdus. Sacrée frayeur tout de même! A l’approche du col, on peut même remonter en selle un instant. Bien mérité ce panneau!
Pause bienvenue avant une nouvelle descente inédite et également son lot de questions. Pour Gilles, la réponse est sans appel. Trois virages pour réaliser que son frein arrière ne réagit plus. La durite est sectionnée. Les heures de portages et l’appui de sa sacoche comme fautifs. Tous ces efforts, pour à nouveau en faire…
La technicité de la descente est telle, qu’il est inenvisageable de la réaliser avec un seul frein, même avant. Alors que Gilles perd lentement de l’altitude, je me régale à dompter ces cailloux fuyants, ces virages ultra-serrés et ces zones exposées. À nouveau un secteur très sauvage, diablement sec.
Une route en gravier, fraîchement créée, vient faciliter la suite pour réaliser la jonction avec une route digne de ce nom. Aucune hésitation pour Gilles qui, étant donné son ennui mécanique, prend l’option goudronnée jusqu’à l’hôtel, après avoir remonté les gorges de Daluis.
En un mode solo pour la suite, Guillaumes paraît encore bien loin. Mais la motivation compresse les distances et cette traversée très rythmée me donne un plaisir fou! Je ne résiste pas à une petite remontée pour explorer encore un peu certains recoins.
La texture du terrain se montre tellement unique et si plaisante à rouler. Plein gaz jusqu’à Villeneuve-d’Entraunes par un sentier bien couru avec quelques belles lignes. Le petit débattement du vélo, la taille du sac et la fatigue freinent toutefois un peu les ardeurs.
Le temps du dessert… Alors qu’à seulement quelques kilomètres, le front pluvieux déverse son lot de flotte. Dernier effort sous un bel arc-en-ciel pour rejoindre le hameau de Bante au sommet de la zone des Terres Grises. Lieu mythique, et souvenirs de belles passes d’arme de l’Enduro des Terres du Mercantour.
Plus compliqué à évoluer et trouver sa trace sans balisage dans ces nombreux canyons de marne. Sans encombres, je rejoins la route au fond. Cinq petits kilomètres sur une route fraîchement mouillée. Le sentiment d’avoir passé entre les gouttes mais surtout d’avoir vécu une journée de VTT absolument exceptionnelle!
Dans l’intervalle, Gilles a cherché quelques options pour sauver sa situation. Pierre, à distance, a sorti sa boîte à contacts. Finalement, le but est de rejoindre Valberg le lendemain pour se rendre chez un vélociste et remplacer ce frein arrière.
On profite de ce qu’il reste de soirée pour bien refaire les stocks dans un restaurant ouvert du coin. Les questions logistique du retour font gentiment surface. Avant un repos mérité, j’étudie les options ferroviaires possibles pour le retour avec nos vélos. Mais hop au lit, demain ne sera pas plus court :)
Merci d’avoir lu la Route de la Sève.
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