GRACH - Aventure "gravel" en terre helvétique
Découper la Suisse en diagonale par les sentiers en gravier.
Début juillet 2025
“Va et découvre ton pays” écrivait Rousseau. La Suisse. Petite par sa superficie, riche par sa variété. Tirer des traits, prendre le train, enfourcher sa bicyclette. Et parcourir en 11 jours de détours quelques recoins inconnus, si proches, si loin.
Écurie salvatrice
Là où le Rhin dégringole, une force se dégage. Une fois quitté les effluves et le crachin. La chaleur estivale prend le dessus. Maillot mi-ouvert, les jambes tournent comme au début d’un voyage avec de longues heures de transfert et un manque de repères.
Longues lignes droites bitumées en compagnie motorisée…et en ciel moutonné. Chargé, bombé, il secoue bientôt son humidité excessive durant une heure pleine. Pause au sec d’un avant-toit en regardant serpenter les flots dans le sol gravillonneux.
Les nuages dansent toujours au firmament, mais plus accueillants, ils invitent à reprendre la route et battre le pavé dans la jolie bourgade de Stein am Rhein. Après un départ à Schaffhouse, un flirt zurichois, il est venu le temps de quelques tours de roues dans le canton de Thurgovie.
Campagne paysanne, de vastes étendues de champs vallonnés, et des tournesols pour attirer un soleil timide à l’horizon. Attaques de taons avant de plonger sur la ville de Winterthour. Le jour diminue, les terrasses se remplissent et s’animent. Une grande fontaine me rafraîchit et complète mon stock d’eau pour la suite.
Quelques montées bien senties pour atteindre finalement la colline du Schauenberg à près de 900 mètres. La nuit tombe gentiment permettant au loin d’observer le ballet constant des formations nuageuses. L’heure est encore au slow plutôt qu’au tango endiablé.
Un repas partagé sur un banc avec un gentil chat des champs autant affamé que moi. Le spectacle devient plus lumineux dans ciel…enfin très menaçant…plutôt, dangereux. Une centaine de mètres plus bas, une écurie, vide et chaleureusement propre, s’avère salvatrice face aux assauts célestes déchirants. Quelques maigres heures plus tard, réveil poussif au son des cloches. Les vaches reprennent le territoire.
Montagnes russes saint-galloises
Petit-déjeuner à Turbenthal, dans la brume, avant de regagner de la hauteur sur une jolie crête. En haut, en bas, à gauche, à droite dans un mélange boisé et de gravier. Le chemin me porte désormais en terre St-Galloise dans le Toggenburg. Assurément paysan. Des collines verdâtres parsemées de fermes ou le plat n’existe pas.
Pause de « midi » vers un crucifix avant de reprendre la route. Jour de canicule, les sections bitumées, certes peu nombreuses, se transforment en four. Les parties non asphaltées ne sont guère roulantes ou très raides. On rentre dans l’intensité et la teinte de ce petit périple. Corps et esprit cherchent encore leur alignement.
A Hemberg, ombre, glace et soda redonnent quelques forces…avant une fringale quelques dizaines de kilomètres plus loin. A peine sauvée par une pâte d’amandes, un dernier col se dresse pour échapper à l’usant terrain vallonné st-gallois. Tapissée de plaques de béton, la route affiche un pourcentage certain mais l’influx revient.
Pile à l’heure au sommet pour savourer encore quelques rayons de soleil, un rafraîchissement au bassin en canine compagnie. Place désormais à une descente vertigineuse et majoritairement goudronnée sur Walensee. La nuit tombe.
Heureuse arrivée à Weesen avec un agréable contraste de températures. Après cette très longue journée, dévalisement d’une pizzeria avant de trouver un coin proche d’un arbre dans une grande plaine longeant le fleuve de la Linth. Je m’endors en regardant les étoiles. Ma dernière nuit agitée semble à des années lumières.
Dormir en divine compagnie
Réveil avec le soleil avant de regagner des forces du côté de Näfels. Assis sur ma chaise, je vois le trafic, intense, défiler. Il s’engouffre dans la vallée, direction le col du Klausen. Des espaces plus sauvages et isolées m’attirent dans l’immédiat.
Un détour par l’Oberseetal pour franchir le Längenneggpass (1814m.) rejoint par 2 autres cyclistes aventureux. La pente s’inverse. Le chemin, glissant, en raison de sa déclivité et son revêtement ; de gravillons presque de sable parfois. Les freins souffrent.
Le magnifique lac de Klöntal se dévoile ensuite bordé d’imposantes falaises. Au terme d’une longue descente, une halte mécanique s’impose à Glaris et Ennenda. Sucre, plaquettes de freins et quelques discussions avec le vélociste du coin sur la suite de l’itinéraire.
Alors que la vallée principale étrenne son flot motorisé continue. Mon itinéraire m’emmène sur un long balcon montant. Les pourcentages sont affligeants, le gravier omniprésent mais les endroits traversés plus que charmants.
Retour sur la route asphaltée du Klausen non loin d’Urnerboden qui marque l’entrée dans le canton d’Uri. Cela rime avec un rendement accru, boosté par une déclivité décente, et motivé par une surprise « attendue » au col. La vallée s’élargit, tout est calme, l’atmosphère est impressionnante. La luminosité baisse, tout comme la température.
Une grande bière, enfouie quelques jours avant par Bertrand, un ami et collègue, est déterrée avec succès. Habits secs, larges gorgées houblonnées… pile à l’heure pour déguster encore quelques mets chauds dans le petit restaurant sympathique du col. Un concert de musique traditionnelle a lieu ce soir là. La chaleur est dans le cœur, les regards et le fond de ma tasse.
Le temps de laisser passer quelques averses, les astres brillent à nouveau et je gagne le porche de l’église pour dormir abrité d’un divin toit. Tout comme ce premier repas du jour suivant partagé avec quelques motards précoces. Le soleil inonde rapidement la terrasse et fait grimper le mercure, mon énergie et ma motivation pour une nouvelle étape d’envergure.
Traversée fluviale
La route principale est rapidement délaissée pour celles des petits axes de montagnes sur les hauts de Spiringen. Le but initial de la journée est franchi en atteignant le passage de Chinzig Kulm. Un endroit hors du temps avec un air de Dolomites.
Ce sentiment d’être bien loin de la Suisse, alors que quelques kilomètres plus loin, une longue descente me porte aux origines profondes de notre territoire. La frontière entre Uri & Schwyz est passée puis une vallée resserrée me fait perdre de l’altitude.
De nouvelles routes extrêmement raides me portent sur les sentiers peu cyclables dominant Muotathal & Stoss. Un Rivella sur la terrasse d’un alpage apporte un peu douceur dans ce bain d’acide.
Un égarement et une casse de rayon plus tard me voilà 1000 mètres plus bas à Schwytz & Seewen. Je me restaure proche d’une église avec non loin deux adolescentes écoutant de la musique et deux femmes voilées en pleine discussion.
Le milieu d’après-midi passé, la chaleur assommante, il faut générer de nouvelles ressources. Une montée raide à souhait où le goudron laisse ensuite place à des pierres obligeant une progression pédestre. Quelques pas de grimpes sur un court sentier bleu-blanc, et ces efforts récompensés par une vue dominant le lac des Quatre-Cantons depuis le lieu-dit Stockflue.
Le Gätterlipass est enfin atteint après une jolie partie en sentier monotrace. Depuis quelques minutes, les yeux se rivent sur la montre. Une course contre cette dernière s’est enclenchée. La descente bitumée est engagée gaz en grand sur une route étroite et sinueuse. Les légères remontées imprévues sont avalées au prix de quelques jurons. Le bac quitte le port de Gersau à 18h destination Beckenried.
A l’heure! Un léger retard du bateau me permet même de souffler un peu et de contempler cette vaste étendue d’eau, à son niveau. Embarquement pour une petite demi-heure de navigation et rejoindre l’autre rive, désormais dans le canton de Nidwald. L’heure tourne, en ce jour dominical, tout est fermé ou presque. Arrêt ravitaillement obligatoire à une station-service à Alpnach, non sans un fastidieux détour et la traversée de l’aérodrome militaire.
Dans le viseur, un couvert de grillade repéré dans le petit village de Melchtal et de la vallée du même nom. Une jolie montée, progressive, sous les lumières de l’imposant hôtel historique de Flüeli-Ranft dans le canton d’Obwald. J’emprunte ensuite une petite route fermée au trafic qui donne accès au Melchtal. En sous-bois, la pénombre est réelle, à peine éclairée par une succession d’abris boisés à la gloire de Marie.
Arrivée avec la nuit, bain glacial revigorant dans la rivière jouxtant l’abri avant de démarrer une fondue alors qu’il pleut à verse désormais. Une bonne nuit, réveillé par une légère pluie.
Prise de bec au sommet
Etape de transition pour atteindre le Canton de Berne à Innertkirchen, au pied des cols du Susten et du Gothard. Pour l’heure, une longue montée bitumée me « porte » à Melchsee-Frutt, station de ski emblématique de la région. Ambiance fraîche et humide au sommet.
A peine déposé mon vélo devant le préau d’un immeuble pour me mettre à l’abri, me voilà pris à parti par un local arborant fièrement le blason de la station. Le sens de la propriété privée est exacerbé dans certaines contrées et les esprits parfois obtus.
Dans un premier temps agacé, il a fallu quelques minutes pour détendre le dialogue avec mon allemand approximatif. Il se trouve que l’homme, d’un âge certain, est le gardien du Melchsee et garde-pêche en été. Tandis qu’il construit et rénove des barques naviguant sur le lac des Quatre-Cantons en hiver. Après une fin de discussion plus sereine, je reprends ma route dans un décor splendide en direction des lacs Tannensee et Engtlensee.
La petite route devient chemin, puis sentier. Un intermède technique bienvenu qui donne pleinement sens à l’utilisation d’un vélo typé « gravel ». De courte durée puisque le bitume reprend ses droits sur la route pour descendre à pleine vitesse la belle vallée de Gäntel. Quelques coups de pédales plus tard je rejoins Hasliberg avant de basculer sur Meiringen et découvrir l’existence des gorges et cascades de l’Alpbach, pour le moins très escarpées. Une petite balade pédestre avant de rejoindre la ville de Meiringen.
Moment bienvenu pour s’abriter des orages, se ravitailler, et dégoter une paire de gants plus chauds chez Landi en vue des passages en altitude du lendemain. Surpris par un coup de froid, en ce début juillet la neige est annoncée vers 2000 mètres.
Sous un ciel à nouveau menaçant, j’atteins finalement Innertkirchen après avoir franchi les Gorges de l’Aar en empruntant l’ancienne route du Grimsel. Une vraie épreuve de force face à la pente. Arrivée à destination, j’en profite pour faire un peu de mécanique et déposer ma roue chez le vélociste du coin, n’ayant pas nipple de rechange pour ma roue avant.
Les assauts du ciel reprenne vaillamment. Je profite du confort de l’Hôtel Post après ces 5 belles journées de vélo. Classique “Schnitzel Pommes” au menu du soir et quelques bières de trop avec 2 couples de motards anglais de passage en Suisse.
Une descente mythique
Comme annoncé, au réveil le temps n’invite guère à prendre de la hauteur. Récupération de ma roue avant, qui aura viré, à une partie inattendue de « chasse nipple », victorieuse mais chronophage.
Il est passé 12heures… Les “deux Scheidegg” m’attendent : la Grande, la Petite. Le passage à l’hôtel m’a fait du bien. Je me sens en forme et motivé à enchaîner rapidement ces deux grandes bosses.
Petit détour pédestre du côté des cascades impressionnantes de Reichenbach. Avec les précipitations intenses des dernières heures, plusieurs chutes d’eau apparaissent sur les flancs de montagne à mesure de monter dans le Rychenbachtal. Un beau spectacle qui fait oublier la longueur de l’ascension, l’une des plus belles de Suisse, assurément.
Un trafic limité, voir interdit dans sa partie sommitale, à l’exception du car postal ; combiné à des pourcentages soutenus entrecoupés de parties plates plus panoramiques. L’arrivée à son sommet est toujours un joli moment bien qu’en ce jour le froid et le vent s’y sont également invités.
Je rajoute plein de couches et mes gants salvateurs pour perdre de l’altitude et gagner des degrés dans un carrousel bitumé sans fin jusqu’à Grindelwald. Le contraste avec l’afflux touristique est saisissant. De nouvelles précipitations sont annoncées, je m’y attarde guère et attaque de plus belle l’ascension de la Kleine Scheidegg, une première.
Les jambes tournent avec aisance. Le plaisir suit. Plus le but se rapproche, plus la pente augmente, et la pluie renchérit. La neige tapisse les contreforts du col en vue. Bien présente, l’Eiger, comprenez L’Ogre dans sa version francophone, est à imaginer aujourd’hui. Ses dents dissimulées sous un opaque voile blanc.
Les derniers murs sont grimpés, souvent à la limite du pied posé. Ce lieu, au combien historique…et touristique, est rallié. Des habits secs, un potage chaud, un instant de repos.
La Coop de Lauterbrunnen, 1200 mètres plus bas, ferme dans moins de 40 minutes. L’idée d’entamer une folle descente inconnue avec cet objectif me réjouit. Et quelle dégringolade ! Une belle piste composée d’un joli gravier avec des courbes harmonieuses. Sous l’œil du Lauberhorn.
De superbes épingles tout en glisse pour finir et rejoindre tout juste dans les temps le magasin et un ravitaillement convoité pour la soirée. Visite et coup d’œil sur les fameuses falaises et cascades des lieux attirant de nombreux touristes.
Ma route du jour s’arrête une dizaine de kilomètres plus loin, près de Gsteigwiler, où je jouis d’un d’un abri et d’une solitude bienvenue. Place à la fondue avant une bonne nuit.
Jeux de lumières
Le temps plutôt perturbé des derniers jours laisse place enfin à un soleil éclatant, propice à un réveil lent, en douceur…et au séchage des divers accoutrements.
Un départ « tardif » vers les douze coups de midi pour parcourir le paisible Saxental menant au Rengglipass nécessitant, dans sa partie finale, une progression pédestre prolongée. A la montée…comme à la descente.
La suite s’avère tantôt roulante, tantôt plus chaotique mais toujours plaisante avec de beaux panoramas avec ce ciel dégagé. Détour par l’entrée du Kiental avant de longer la rivière Kander et une brève halte à Wimmis pour faire le plein.
Le Simmental est délaissé pour s’engouffrer dans le Diemtiegtal. Une vallée sans fin où le soleil s’amuse à se cacher dernière les crêtes en cette fin de journée. Le point de bascule est enfin franchi sous de belles lueurs. Le temps passe. Point d’accroche, un verre à Saanen avec Claude, un ami.
Le jour baisse à mesure de la longue descente asphaltée sur Zweissimen. Crochet à la station-service pour reprendre des forces et avaler cette dernière ascension qui se mérite. Encore quelques coups de pédales et le village bernois se dévoile juste avant la nuit
Quelques bières, des échanges nourris sur la bicyclette, puis je rejoins un abri juché non loin de l’aérodrome. Une nuit fraîche équilibrée par un soleil rayonnant au matin.
Retour au bercail
Par monts et par vaux à travers le Pays d’En-haut sur de jolies routes. Rougemont, Château d’Oex, Les Moulins…avant d’entamer une coriace montée vers les Monts Chevreuils et le col de Sonlomont.
Même si les paysages me sont bien moins inconnus à présent, les coups d’œil valent toujours leur pesant d’efforts. Longeant le lac de l’Hongrin sur quelques hectomètres, la prochaine pause est planifiée au col des Mosses.
On prend encore de la hauteur jusqu’au lieu dit Oudiou qui offre une vue imprenable sur la vallée des Ormonts puis une belle descente jusqu’au Diablerets. Un ravito plus consistant consommé pour gravir ensuite le fameux col de la Croix par sa version « gravier ». Dans quelques heures, c’est resto et dodo dans le chalet de Sandrine, une amie de Gryon.
Se glisser encore sur quelques kilomètres avec au loin les montagnes familières de mon enfance. Après tous ces espaces, ces collines, ces cols sillonnés…ce sentiment de retour à la maison est particulier. Même dans un si petit pays et de surcroît son propre pays, il est possible de « se perdre », de découvrir, de s’émerveiller, encore.
Dernier belvédère
Le plein d’énergie refait, en route pour la cabane de La Tourche, point culminant du périple. Détour par Pont-de-Nant pour une balade dans les fleurs du jardin botanique. Pierre me rejoint aux Plans-sur-Bex et m’accompagne durant la dernière ascension majeure de ce voyage.
Le rendement est bon, le corps a trouvé son rythme de croisière et délivre une bluffante puissance. Une ultime « danse » pédestre au fond du vallon de Javerne pour atteindre la crête du même nom. Les 25kg du destrier se font tout de même sentir à travers les ornières.
Ça y est! Nous arrivons à la cabane de la Tourche, ce lointain repère visé depuis Schaffhouse, tout au Nord du pays. Une belle soirée improvisée à partager discussions et rires avec des amis et de nouvelles connaissances. Le tout parachevé par un coucher de soleil majestueux, comme nous en offre régulièrement ce joli coin de terre. Une nuit à la belle étoile où la lune était presque pleine.
Je passe la journée sur les hauts profitant du temps puis plonge sur la plaine du Rhône par les meilleurs chemins en gravier de la région. Sur l’élan, visite de Mistoufle, mon chat préféré, aux Valettes. Et l’occasion, surtout, de vivre une sympathique soirée estivale avec la famille Grossrieder.
Arrivé à la maison. La Suisse s’est révélée charmante mais exigeante. Des lisses pistes cyclables du Nord, aux sentiers scabreux des Préalpes. Un voyage de plaines, de montagnes, de lacs, de rivières où la Beauté éclate souvent spontanément. Une parcelle de planète qu’il vaut la peine de parcourir de détours en détours. Pour, au pire s’y perdre dans une vallée, ou au mieux, y gagner un instant d’éternité dans un joli pré.





































































