Gravel Jura - L'attraction des anticlinaux
Épouser les rondeurs du relief plissé jurassien.
Mi octobre 2024
Parcourir le Jura, c’est goûter à l’authenticité, au sauvage. Retrouver la simplicité d’une nature préservée. De haut en bas, de long en large; brume levée, perle dévoilée. Quatre jours et demi de parcours inédits.
Départ de Macolin en fin d’après-midi, après une journée d’expertise au centre sportif national. Après de longues heures sous la “peuf”, le ciel semble s’ouvrir quelque peu. Les premiers coups de pédales sont poussifs, un peu enroués, comme mon système respiratoire.
Objectif Lune
Très vite, la technicité du chemin et l’abondance des racines obligent à pousser le vélo. Non loin de Nods, le soleil revient et laisse apparaître le Chasseral, un de ces points hauts qui me guideront tout au long de cette traversée jurassienne.
Des routes boueuses, entravées, aux pâturages chaotiques…la vitesse moyenne s’en ressent. Un rythme lent dicté par un destrier un peu chargé et un terrain naturel. Après cette mise en route tardive, la nuit arrive progressivement et la lueur du jour s’efface à mesure de ma belle descente sur Corgémont.
Passage au col routier de Pierre-Pertuis et direction de Werdtberg, 700 mètres plus haut, la montagne domine Reconvilier et Tavannes. Une route aux pourcentages déments qui donne un avant-goût de l’âpreté des acensions du périple. Finalement, une lune ultra-lumineuse m’accueille sur un plateau balayé par les vents.
Accueil chaleureux et repas costaud à l’auberge du lieu avant un peu de repos en dortoir.
R E S I S T A N T I A
Le petit-déjeuner bien garni me redonne quelques forces pour cette seconde journée. L’automne est bien installé. Fraîcheur et humidité. L’idée de parcourir de nouvelles routes donne l’allant nécessaire.
Je parcours une longue crête, la montagne de Sorvilier qui se mue en Weissenstein quelques kilomètres plus loin. Sorte de premier pli jurassien émergent du plateau suisse. Ici, le mélange helvétique se ressent pleinement, les barrières linguistiques ne sont guère figées. Les exploitations agricoles se succèdent et son lot d’animaux; chiens de ferme, moutons, chèvres, vaches, chevaux, poules… Les averses reprennent avec intensité parfois. Les arbres se muent en refuge.
Je suis l’itinéraire VTT 44 “Chasseral Weissenstein Bike” jusqu’au col de Balmberg qui constitue la route de col la plus raide de Suisse…si l’on début son ascension par son pied. Pour ma part, c’était plutôt sympathique, peu fatiguant, et moins courant d’arriver au sommet d’un col par “les hauts”.
Un défilé de chemins blancs, plus ou moins raides, magnifiquement adaptés à la pratique du “gravel” se sont succédés. Désormais, la descente du Balmberg sur son versant Nord s’effectue par la route bitumée qui présente des portions à 25%. Je me laisse agréablement glisser jusqu’à Welschenrohr où un tea-room m’apporte un peu de chaleur et d’énergie dans cette atmosphère perturbée.
Le jeu de montagne “russe” continue et je prends la mesure de cette chaine de montagne, succession de plis, d’anticlinaux et de synclinaux. Je sors du “trou” à grands coups de pédale et de son “métallique” d’un groupe finlandais qui sortait son dernier opus ce jour-là.
Les airs des morceaux “Resistantia” & “The Howl” me conduisent jusqu’au Scheltenpass rejoint, là encore en descente, après une traversée d’un pâturage en bovine compagnie. Courte incartade dans le canton de Bâle-Campagne du côté d’ Erschwil avant de franchir le Welschgätterli dominant Monsevelier.
Les dernières pluies ont rendu les terrains herbeux gras et glissants. La variété des revêtements donne un rythme particulier à l’avancée. Un dialogue entre le sol, le corps et l’envie.
Je roule désormais sur la Jura Bike, N°3 des itinéraires nationales VTT. Depuis mon retour en terre “Welsch”, les chemins blancs ont repris leur droit avec ce gravier calcaire si caractéristiques du Jura. La progression dans le paisible Val Terbi est agréable et, au loin, je devine mon point de fuite, Delémont.
Quelques techniques détours et sections de poussage retardent encore mon arrivée dans le chef-lieu du canton jurassien où mes souvenirs sportifs ne manquent pas. Finalement, je franchis la Birse dans une belle lueur orangée.
L’auberge de jeunesse excentrée sera mon relais pour la nuit après cette longue étape exigeante. Un crochet par le centre-ville ravive papille et estomac. Le compte est bon, la panse est pleine.
Douce joie
Au réveil, la brume est tenace et n’invite guère à tourner les manivelles. Je longe la Birse jusqu’à Soyhières avant de plonger dans la forêt de Mettembert. Ambiance crue, humide avant que l’horizon se dégage et que le territoire français apparaisse. Descente sur Lucelle et passage du poste frontière. Après quelques kilomètres retour en Helvétie en arrivant dans le village de Charmoille.
Une charmante contrée aux portes de l’Ajoie, région que je découvre pour la première fois. Une multitude de champs baignés désormais par le soleil. Ma trajectoire jongle entre routes agricoles bétonnées, chemins en gravier et boueux sous-bois.
Un détour par Boncourt, terre où se côtoie ballon orange et tabac. Pas de lancer-franc, ni de tirage de latte mais une pause bienvenue pour reprendre des forces et mettre le cap au Sud.
Passage à travers la place d’arme fédérale de Bure pour enchaîner dans le joli bois du Grand Fahy situé au Nord du chef-lieu ajoulot. Porrentruy nous y voici! Son magnifique château, sa cité médiévale et son fief de hockeyeurs. Le soleil brille et met pleinement en valeur ce morceau de territoire.
Après un court “flirt” avec la Transjurane (A16), j’oblique à droite et traverse Courgenay avant de me frotter à la rude montée du col de la Croix par sa voie non-asphaltée. La journée avançant, je coupe court et descends directement sur les rives du Doubs.
Visite de la localité de St-Ursanne où la basilique du XIIème siècle, son cloître et ses ruelles lui confèrent un charme certain. Ravitaillement en eau à la fontaine de Mai et séance photo sur le mythique Pont St-Jean enjambant le Doubs.
A la sortie de la bourgade, je salue l’impressionnant viaduc ferroviaire et retrouve pour quelques kilomètres la Jura Bike. Je longe ensuite la rivière qui marque la frontière avec les voisins tricolores. Un décor marquée d’une réelle quiétude. Léger contraste avec mon excitation d’arriver à mon but avant la nuit.
Ce tracé le long du Doubs s’avère magnifique, isolé, préservé, vallonné. Je rejoins Goumois, il fait presque nuit et très frais le long de la rivière. L’hôtel a gagné face au camping. Je profite de la chaleur, un bon lit, un repas requinquant.
Loué soit-il l’arrêt. Aussi intense que l’effort qui le précédait.
Le stop ne cède aucun passage. C’est une injonction au temps, mort, et alors?
La liberté s’invite à qui veut bien l’accueillir. Dans l’action ou la contemplation.
Aveuglé par les rêves.
Remonter le temps
Ce périple jurassien se poursuit au rythme du Doubs avec de belles portions “tout-terrain”. Gare toutefois aux glissades sur ce revêtement jonché de feuilles sur roche calcaire. Après quelques kilomètres, la rivière s’élargit, voici le barrage de la Goule.
Une jolie ascension, guère roulante, mène au sommet de ce pli géologique jusqu’aux villages des Bois, dernière localité du Canton du Jura sur mon tracé. La traversée du plateau dit des “Petites Crosettes” m’offre une succession de nombreux portails “anti-cycle” sur à peine quelques hectomètres. Entrée pénible en territoire neuchâtelois.
La Chaux-de-Fonds affiche une belle douceur en ce dimanche d’automne. Les longues rues sont calmes. Une pause s’impose sur la place de la gare avant de grimper sur la colline de Pouillerel dominant la cité horlogère. Une vue somptueuse s’étend à l’horizon.
Une crête pleine de racines laisse ensuite place à une descente sur sentier en direction des Planchettes pour rejoindre une route forestière dominant le lac de Moron et amenant au fameux Saut-du-Doubs. La “solitude” des jours passés contraste avec une foule nombreuse venue admirer ce site touristique.
La vision du Lac des Brenets offre un beau spectacle avec ces couleurs automnales et adoucit mentalement la montée qui s’en suit. Ça rebascule, cette fois sur la ville du Locle, que je traverse sans m’y attarder. Mes yeux sont rivés sur la prochaine côte du Grand Sommartel.
La route s’enfile dans une combe forestière et ressort sur le haut de la colline avec des passages très boueux ou trop raides. Marche obligatoire. La descente technico-ludique vers les Ponts-de-Martel est sympathique et donne accès à un nouveau “fond de pli”, la vallée des Ponts.
Après un départ guère matinal, les lumières baissent à mesure que les kilomètres défilent. Difficile de remonter le temps, même au pays des horloges. La Combe Pellaton n’est pas de tout repos sur un sol souvent trempé et sans grand rendement. A son apogée, je devine la “Petite Sibérie suisse”. Quelques minutes plus tard, j’entre à La Brévine dans une ambiance de feu.
Pas de claquements de dents aujourd’hui, plutôt bouche bée devant tant de beauté en regardant le lac des Taillères. L’heure tourne. Je pédale. En ces journées automnales, le coucher du soleil coïncide souvent avec la naissance brutale nuit.
J’envisage de planter ma tente dans un pâturage quelque part mais je suis sans provisions solides et liquides. Et ma lucidité s’étiole sérieusement. Un appel téléphonique plus tard, on me cachera une clé pour accéder au dortoir de l’auberge des fées de Buttes.
Après un peu d’errance vers le Crêt des Allemands et de sombres forêts, je rejoins une route et j’entame une longue descente vers Fleurier. La perte d’altitude est accueillie positivement par mes extrémités un peu congelées. Il fait nuit depuis un moment, mon ventre est raviné.
Un tour de la ville et me voilà changé et au chaud. L’enchaînement de quelques mets et autres chopes houblonnées pour clore dignement cette étape me réjouit. Les trois kilomètres post-repas me séparant de Buttes n’étant qu’une formalité.
Ultime galop
Le soleil aux abonnés présents donne un véritable coup de boost pour démarrer cette ultime étape avec comme point final la ville de Nyon. Les heures de selle de la veille se font sentir. Retour en piste en douceur par la route goudronnée amenant à la Côte-aux-Fées. Les derniers kilomètres en terre neuchâteloise.
Le passage en pays de Vaud est marqué par le franchissement d’un petit col au sein d’une belle forêt et le retour du gravier. Un vaste plateau s’ouvre ensuite et me conduit à L’Auberson, pays des boîtes à musiques. Tambour battant, j’avale le col des Etroits et me voilà à St-Croix. Longue discussion chez Cycles Thévenaz avant de reprendre la route autour des Aiguilles de Baulmes.
Les amplitudes thermiques sont marquées selon les versants. Du côté austral des Aiguilles, il fait carrément chaud. Au loin, les Alpes dominent une mer de nuage. Rouler sur le fil des crêtes jurassiennes, c’est aussi voir le monde d’en haut.
La route au Nord du Suchet reste un souvenir douloureux pour mon smartphone à terre. Ces routes restent néanmoins idéales pour une pratique vélocipédique typée “gravel”. Succession de clairière interrompue par une nouvelle très longue discussion au rythme des pas et des mots avec un promeneur inconnu à l’âge avancé.
Nyon semble encore si loin. C’est le cas. Sous l’oeil, de la Dent de Vaulion, je remonte en selle pour descendre sur Ballaigues et entrer ensuite à Vallorbe. Pause dîner vers 16 heures dans l’une supérette du lieu. Respiration avant d’attaquer une côte certaine pour pénétrer dans la Vallée de Joux en arrivant au Pont par les hauts.
Une région apaisante où je contourne son lac par le Nord en traversant différents villages par la route principales, certes peu fréquentée. Le Lieu, Le Sentier, l’Orient, le Brassus… Les noms ne manquent pas d’originalité ici.
La dernière difficulté de cette traversée se dresse fièrement devant mon guidon: le col du Marchairuz. Le temps d’un contre-la-montre improvisé entre la pente, le soleil couchant, la nuit naissante et mes dernières forces. Ce jeu avec les heures adoucit la longueur des minutes, quoique. Une première partie très soutenue avant un sommet de pli plus plat excepté ses derniers hectomètres.
Arrivée au sommet de la côte, les sentiments sont teintés de joie et de satisfaction. Cette chaîne de montagne, certes bien érodée, requiert au cycliste vigueur et volonté, à qui veut bien la “dompter”.
Au moment de quitter le Marchairuz, la nuit a encore triomphé. Me voilà embarqué dans une longue épopée nocturne jusqu’à Nyon guidé par les panneaux de la route N°3. Avec de belles parties digne d’un itinéraire VTT, la parcourir de nuit avec un gravel chargé sur un sol glissant exige une surdose d’attention.
Majoritairement descendant, c’est si bon de se laisser aux plaisirs de la gravité. Quelques longues relances rappellent encore pourtant le prix de ce déplacement aisé jouissif. L’urbain gagne du terrain village après village. Le faisceau de mes lampes bientôt noyé par les lampadaires et autres enseignes lumineuses.
Prochain arrêt, Nyon! Je me précipite dans la première supérette et fast-food pour régaler mon corps & âme, affamés mais heureux. La gare se dessine. Point final, point d’orgue, point de suspension… de cette aventure jurassienne. Un voyage intense dans cette région helvétique qui mérite les détours, quitte à s’y perdre. On s’y retrouve à quelque part.









































































