Cinq journées au pied de ces majestueuses montagnes du Grand Teton. A squatter le « campground » officiellement fermé, je suis finalement débusqué par le toutefois sympathique gérant. Me voilà contraint de déguerpir le lendemain matin avant huit heures. Sans quoi le Ranger s’occupera de moi.
Je plie bagage, bien mouillé, juste à temps. Un vrai stratus « jurassien » ce matin-là. De retour au « Visitor Center » juste à côté, je profite pour écrire quelque peu. Et voir défiler l’afflux de touristes à mesure que l’heure tourne.
Le ciel se découvre finalement tardivement. J’en profite pour sécher mes affaires et me charger en énergie.
Une petite vingtaine de kilomètres à parcourir en sens inverse pour revenir sur mon tracé initial.
Juste avant de virer au carrefour, j’aperçois 2 cyclistes chargées. Deux filles, France-Espana, viva Europa! Toutes deux parties en des points distincts du Canada que la « Divide » a fait converger depuis quelques jours.
On échange sur nos expériences de la route et du spot pour la soirée.
Elles mettent désormais cap plein Sud pour éviter les potentiels frimas à venir dans le Colorado.
Je file plein Est et espère arriver avant la nuit. Vu l’horaire, cela semble perdu d’avance mais l’asphalte et le vent favorable semblent faire des miracles.
Derrière moi les Tetons disparaissent dans des lumières éclatantes d’automne.
Je trace la route qui gagne de l’altitude petit à petit. Les « miles » défilent.
Chaude fin de journée. Mon étude lacunaire du profil de l’étape me fait comprendre par la suite qu’il s’agit majoritairement d’une longue ascension.
Un bref arrêt cafféiné dans sa bouteille originale. Un retour dans mes jeunes années.
La fin de la montée est sublime dans un décor de feu et sur une large route mais très peu fréquentée.
Je rejoins à nouveau la ligne de la Continental Divide, colonne vertébrale, de ma route ici aux États-Unis.
Je bascule de l’autre côté du Togwotee Pass à près de 3000 mètres. Le temps d’une pause. La température a déjà chuté avec la disparition du soleil. Je passe d’une tenue légère à un accoutrement quasi hivernal.
Le timing pour arriver juste avant la nuit semble pour une fois se concrétiser.
Et si la menace des ours semble bien présente, c’est bien le sol qui me paralyse presque instantanément.
Un mélange de boue, sable et limon. Game Over!
A quelques kilomètres seulement du but. La nuit a de nouveau triomphé. Me voilà tantôt en train de pousser mon vélo ou de faire de la trottinette.
Un seul mot d’ordre: préserver le matériel. Et l’obscurité rajoute un certain piquant en me voyant englué dans ce « bears country ».
Le calme environnant contraste avec mon bouillonnement intérieur qui a le mérite de me maintenir chaud.
Le « campground » enfin atteint, je recherche « désespérément » de l’eau. Après quelques minutes d’errance, les lumières d’un campement m’attirent.
Je profite de l’hospitalité d’un couple du Colorado qui m’offre de l’eau, la chaleur de leur feu et de leur chien qui me couvre mes pieds frigorifiés.
Un joli moment d’échange autour du foyer avant de regagner mon spot pour la nuit, précédemment repéré.
Le lavage de mon destrier attendra quelques heures.
Une fraîche nuit conclut par de majestueux reflets dans Brooks Lake au petit matin.
Un déjeuner plutôt minimaliste (Frosties remember) pour une journée gargantuesque.
Mais avant de prendre la route, le nettoyage complet de ma transmission est nécessaire pour éviter toute casse ou usure prématurée. Et surtout jouir d’un changement de vitesses fluide et agréable.
Grosse vitesse moyenne avec un profil descendant bitumé la première heure. Juste stoppé par un passage obligatoire dans une rivière pour refaire le plein d’eau.
La route s’élève ensuite pour atteindre Union Pass et ses vastes plateaux.
La route plutôt lisse au début devient de plus en plus exigeante à force. Les couleurs automnales sont, elles, encore plus intenses.
Le retour sur l’asphalte couplé au vent favorable pour les dernières heures du jour est un véritable cadeau.
Tout comme ces lumières divines qui m’accompagnent jusqu’à la ville de Pinedale.
D’emblée aiguillé par de sympathiques locaux. On m’offre spontanément une bière bien plus tard dans la soirée dans un bar enfumé.
Je regagne finalement l’air de camping tard dans la nuit.
Voilà déjà un mois que je suis arrivé sur sol américain. Je passe la journée du lendemain à respirer, rêvasser, écrire (chapitre 11) et laver quelques pièces de vêtements.
En fin de journée, l’Aquatic Center de la ville me gratifie même d’une session bienvenue dans un hot tube.
A la sortie un ciel orangé et un appel téléphonique inattendu. Alexis, est sur place!
A la suite d’un véritable « imbroglio », sa progression n’a pas été aussi rapide qu’escomptée. Mais le revoilà avec un vélo disposant à nouveau de 2*11 vitesses.
Je le retrouve devant nos tentes mais retourne au centre-ville pour bénéficier de la luminosité d’un parc afin de me préparer à manger. De son côté, mon ami québécois va se coucher.
Malgré le froid naissant, je m’installe sur le banc pour « célébrer » ce mois passé aux USA.
Alors que je termine mon thé en tapotant sur mon clavier, un homme se soucie de mon sort. L’échange se prolonge, je le reçois à « ma » table.
2003, Irak, Bagdad. Le jeune Marine Jared A. a traversé la moitié du monde pour combattre le « Mal ». ll a 18 ans, j’en ai 13 ans. J’écoute les nouvelles à la radio sur un conflit lointain qui vient d’éclater au Moyen-Orient.
Je commence à m’intéresser à la situation géo-politique mondiale. Il se préoccupe de ne pas de se faire repérer par ses opposants.
Et la violence fait rage. Le voilà plongé dans les combats urbains et sanglants de Falloujah. Il tue. Cela en devient même une routine. Pour une cause juste. Du moins, y pense-t-il.
2026, USA, Pinedale, Wyoming. Le moins jeune Marine Jared A. me questionne sur ma présence ici et le pourquoi de mon entreprise.
Je lui décris ma passion pour le vélo, ce mode de déplacement, cet appel à la découverte quotidienne et mon réel épanouissement personnel.
Face aux relents alcoolisés et ses mains déformées, j’imagine allègrement les combats endurés. Ceux d’après.
Alors notre conversation s’engage dans une vraie profondeur; pleine de sens. Et même si la substance est parfois troublante, j’y trouve au fond de son regard une rare lucidité.
Il me parle de son mal-être. De son engagement sans faille en tant que Marine. De ses amis perdus au combat. Du sentiment de rejet et de trahison de son propre pays; victime de la propagande d’antan profitant de sa naïveté de jeune combattant. Et de cette distance qui l’éloigne de tout désormais.
A mon interrogation, sur ce qui le rend heureux aujourd’hui, les secondes sont pesantes. Il s’excuse presque de ne pas pouvoir y répondre…
Et pourtant à plusieurs reprises, il loue ma démarche et me répète que je cherche peut-être simplement la Beauté dans ce monde.
Nous nous accordons sur l’importance d’être « focus » sur le Bien. La clé pour un monde peut-être plus apaisé.
Ses mots raisonnent encore dans mon esprit. Et si la quête de la Beauté était le sens profond de mon voyage?
Elle qui se dévoile autant par la magie des paysages traversés que par les liens humains tissés au gré des rencontres.
Si le feu des opposants a cessé, il brûle encore dans son âme. Alors je l’exhorte presque de ne pas abandonner ce (dernier?) combat.
Je suis désormais agenouillé à ses côtés. Je ressens pleinement cet homme prisonnier de lui-même et dans le même temps la présence d’une force libératrice.
Sans doute celle du Pardon. A soi-même, aux Autres, à la Vie.
Je lui adresse un message d’espoir. Nous nous prenons dans nos bras. Il m’adresse un « God Bless you » en faisant le signe de Croix, me souhaitant bon voyage.
Puis il s’en va.
Transit de froid, touché en plein coeur, je regagne ma tente encore boulversé par cette puissante rencontre.
Et le soleil se lève à nouveau. L’idée de partager la route avec Alexis me motive pour ce nouvelle mise en action. Après un « faux départ » face à un portail clos, on enchaîne les relais sur les premières dizaines de kilomètres.
Nos rythmes s’accordent bien et les paysages deviennent de plus en plus déserts.
La route s’étire dans l’horizon. A perte de vue.
Quelques courbes, quelques ondulations pour donner encore plus de relief à notre ligne.
D’une trace qui se mut parfois en véritable Voie lactée chocolatée…
Vent dans le dos, terre bien battue, descente, ça rigole dans le peloton. On savoure pleinement ces moments légers.
Passage à South Pass City, une ancienne ville minière d’or reconstituée pour tenter de figer le temps.
Nous voilà désormais bien arrivés à Atlantic City qui respire l’authenticité et le patrimoine minier de la fin du 19ème siècle.
Le temps de partager un bon burger dans le saloon avant de regagner un petit camping au confort inattendu.
On se lève tiré du lit par le chant du coq. Il est l’heure d’entamer notre grande traversée du fameux Great Basin.
À savoir, le plus grand bassin endoréique d’Amérique du Nord, soit « une zone géographique fermée où les eaux de pluie ou de fonte des neiges ne parviennent pas jusqu'à l'océan. L'eau s'accumule dans des lacs intérieurs, des marécages et s'évacue uniquement par évaporation ou infiltration » (Wikipédia).
Un stock d’eau supplémentaire est prévu pour l’occasion. Trois petits litres dans une poche à eau fixée sur mes prolongateurs en plus des 3 gourdes habituelles.
Même dans les zones reculées, la politique reste un thème vif. Surtout à l’approche des élections Midterms. Mais pas de tergiversations.
Nous votons aujourd’hui pour les grands espaces vides. A nous d’y trouver un sens. Parfois face au vent.
Où l’eau manque, le pétrole jaillit. Nous marquons un temps d’arrêt pour nous ravitailler au milieu d’un champ pétrolifère.
Déjà quelques heures et le compteur semble au ralenti. Le revêtement des pistes et le vent n’étant pas toujours de notre côté. On rentrerait presque dans le faux rythme de ce puit de pétrole.
Quelques passages à pied face à la gravité. Souvent sans voix au vue du défilé qui s’offre devant nous. La parole est reléguée au second plan.
La suite est majestueuse. Le décor nous rappelle notre état de petit être vivant. La route n’as pas encore décidé de nous ménager.
Mais la Beauté n’a pas de prix. Et sa quête vole au-delà de toutes valeurs.
Malgré un « tartinage » certain de crème solaire, ma peau brûle. Et la tête tape, les yeux pleurent. Sortez couverts!
Avec ces longues heures, le corps, et le périnée particulièrement, réclament une pause. L’hydratation associée à quelques restes de mets salés requinquent nos organismes bien entamés.
Alors on continue. Tant qu’il y a de la lumière, il y a de la vie. Et nos sourires traduisent cette liberté que nous savourons à chaque coup de pédale.
Dans ce bain orangé, on imagine notre arrivée à Wamsutter qui devrait nous fournir la possibilité de nous sustenter.
Pourtant rien de concret apparaît à l’horizon. Il faut attendre les tous derniers hectomètres pour enfin retrouver un peu de mouvement.
Et quel vacarme de bruit et de lumières! Un défilé de camions et de traffic sur ce noeud autoroutier.
Les gens y font une halte plus ou moins prolongée pour manger, se doucher ou juste faire le plein.
Nos frêles destriers, nos mines fatiguées et nos vêtements souillés contrastent avec le flux nous entourant.
On se délecte dans le Subway dévorant un sandwich accompagné de quelques rasades de boissons sucrées.
Au coeur de la nuit, nous trouvons un couvert dans un parc à quelques encablures de là. Du calme et du repos.
Réveillé par les interminables convois ferroviaires, nous reprenons la route chargé de calories.
De longues lignes droites, un gravier peu coopératif, une route qui s’élève peu à peu.
Au loin, les montagnes du Colorado constituent notre nouvel horizon. Une perspective intéressante après ces derniers jours dépourvus de repères.
Soudain, Alexis perd une gourde au sol. Je ralentis, j’observe. Je lui redonne son bidon mais je ressens surtout les derniers rayons du soleil, un beau gazon et une atmosphère paisible en ces lieux.
Après un rapide échange, on convient de faire étape, certes inattendue, dans ce hameau. Et l’accueil est d’emblée généreux et convivial.
On respire autant les ultimes lueurs que les belles fleurs dans ce véritable musée à ciel ouvert.
En prime, un rafraîchissement bienvenu où le pommeau ravive autant nos muscles crispés, notre peau encrassé que nos vélos tout de terre drapés.
Instant de détente où les canettes de sodas fraîches ajoutent une belle plus-value à cette fin de journée.
Alors qu’Alexis dort déjà dans une petite roulotte d’époque, je m’enfonce dans la nuit bercé par le crépitement de mon clavier.
Au réveil, ma courte nuit m’invite à un démarrage de sénateur. Alexis, lui, a déjà déjeuné.
Si nos rythmes ont trouvé un écho lors des 3 dernières étapes. Nous décidons de faire cavalier seul pour cette chevauchée du jour.
Après mon petit-déjeuner ensoleillé, je profite de visiter le musée de la Little Snake River qui offre de véritables trésors quant à l’histoire de cette région tout au Sud du Wyoming.
Quelques échanges sympathiques avec les locaux. Les douze coups de midi passés. Le soleil au zénith.
J’aligne ma visée pour un nouveau saut de puce dans ce si grand pays des États-Unis.
Un dernier regard en arrière. Je suis désormais une ligne jaune qui devrait me porter dans l’État du Colorado.
Le Monde est Bon, la Vie est Belle. A ces âmes perdues que Chacun a le don de faire renaître.
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Merci d’avoir lu la Route de la Sève.
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La grande classe, toujours aussi sympa de te lire et regarder tes photos, bon trip et à bientôt