Les montagnes se dessinent à l’horizon. Certaines affichent encore un blanc manteau. Si surprenant à ces basses altitudes. La côte se rapproche. Je rentre dans le fjord. Cette île, si éloignée, source d’imaginaire, devient réalité.
La folie, c’est de croire que tes rêves y demeureront.
Plus loin là-bas, je devine une silhouette perchée sur un rocher. Emmenée par le courant, elle s’éloigne. Les amarres bien accrochées, je descends du ferry un peu hésitant après une nuit peu reposante.
À ce besoin de repos, je pose mon camp pour quelques jours. Le mal de terre me saisit. Encore à la recherche de nouveaux repères. Et ces montagnes autour de moi résonnent déjà comme un appel. Mais je ne leur fais seulement écho qu’à coup de courtes balades régénératives. En faut-il vraiment plus pour l’instant?
Mon envie de découverte me pousse à rouler toutefois jusqu’au bout du fjord, à travers rivières et lupins.
Bicyclette posée, l’omniprésence des oiseaux donne désormais un rythme aérien à mes pas.
Et là au bout du monde, au bord de la falaise de Skàlanes, cette vague silhouette prend forme. De sa beauté, elle prend vie. Le temps d’un bref échange, elle devient la boussole de mon début de voyage sur cette île nordique.
Vertiges envolés, je m’échappe par le col qui calme d’emblée une certaine euphorie. Ici, comme ailleurs, les pourcentages d’une pente sont sans pitié et le lourd chargement que je traine n’est pas là pour m’aider.
Aux routes bitumées succède le gravier, et de nouveaux paysages, le plus souvent balayées par le vent. Je m’amuse de mes premiers moments d’intimité avec mes prolongateurs.
Et au moment où la rivière s’élance dans l’océan, mon élan me porte au sommet de Hellisheiði, un col « gravel style » indécemment raide.
Mes muscles rhomboïdes crient parfois au martyr. Douleurs atténuées par une descente en souplesse et quelques rencontres inopinées sur la route, toujours chaleureuses.
Avant de longer un calme bord de mer, où caprinés et équidés semblent se délecter.
Les réveils, pour l’instant ensoleillés, se savourent au moment. Les routes, plutôt goudronnées, se dessinent dans ce relief valloné. Sur le fil, entre terre et mer, alternant chaleur et fraîcheur.
La simplicité, c’est une évidence qui résonne à ton besoin d’économie physique et mentale.
Quelques plaisirs simples agrémentent le quotidien. Déguster un buffet de midi parmi les travailleurs à la station-service du coin. Se détendre dans les bains chauds d’une piscine municipale.
Encore tout au Nord-Est de l’île, les vents me portent facilement un plus vers le Sud… du moins temporairement.
Un nouveau réveil et le souffle tourne progressivement, fort, violent. Tout se déchaine soudainement.
Les cascades déversent leur flot, crachent leur bruine. Le sol se colorie. Pire, il se creuse, conférant à ma progression une impression de surplace. Et la pluie me mouille sans étancher une soif manifeste.
Les véhicules me dépassent sporadiquement. Eux, dans un monde parallèle. Et une seule fois, une fenêtre descend. Un sourire, de l’eau, une divine réglette de noix caramélisé d’Italie… Merci!
La machine à secouer prend fin. Je pense être sorti d’affaire grâce à l’asphalte retrouvé. Espérance balayée latéralement, littéralement à la merci de ce souffle invisible pour encore de longues heures.
Sans m’obstiner, je tiens le cap, et la terre devient alors fumante, bouillonnante, encore plus colorée mais non moins ventée.
Une dernière ascension pour m’ouvrir un monde de lacs et de vieux témoins d’une terre volcanique.
Et le temps des rencontres avec des cyclo-voyageurs, aux préoccupations communes, aux expériences singulières et aux rêves et inspirations guidées par les routes.
Et si ton pire ennemi devenait ton meilleur allié? Sans un mot en lui tournant le dos, la magie opère.
Délaissant les lieux fréquentés, une vision infinie se dessine au loin. Mon destrier se mue en tapis volant. Le grand braquet est engagé et je pourfends les airs avant de me heurter à des routes plus sauvages.
La valeur d’un trajet ne se quantifie pas en unité de mesure mais en intensité émotionnelle.
Parfois raides, sablonneuses ou aux pierres à la granulométrie grandissante,. Chaque mètre gagné a autant de valeur que ces paysages sans fin où la route s’évade dans un point de fuite tantôt rassurant, tantôt menaçant.
Si proche, et finalement si loin du but. La terre se réveille. Brume, froid, souffle contraire et bientôt cette lueur rassurante tout au fond qui disparaît dans un brouillard humide.
Si le temps n’est plus compté, la patience n’existe plus.
Endurer, c’est chercher de la douceur dans le néant.
Au milieu de la nuit, au terme d’une descente à « l’aveugle », le refuge est enfin rejoint. Une porte s’ouvre. Pied à terre pour 2 nuits.
Presque au centre de l’Islande, j’ai l’impression d’entendre battre son pouls qui se conjugue avec le mien. De ses glaciers, elle en fait ses poumons qui inondent ses terres.
Goûter aux sources d’eau chaude au milieu de nulle part en conversant avec des locaux ou des gens venus de plus loin. Au gré des discussions, l’île se veut fascinante. On vient, on y revient souvent. Néanmoins, y vivre n’est pas forcément synonyme d’idylle. À l’image du temps.
En repartant du refuge, c’est comme si on m’avait ouvert les yeux. Je redécouvre un monde que j’avais imaginé en arrivant dans le brouillard. Le glacier Hofsjökull me salue. Je lui fais un clin d’œil avant de descendre progressivement de ce haut plateau.
Désertique, la route devient chaotique de pierres et de pente. Mais ça passe. Avec certes une technique de pilotage, peu académique mais efficace. Mon destrier me bluffe par ses capacités. On forme une belle paire!
L’altitude diminue, les kilomètres défilent. Comme redescendre en plaine après l’ascension d’un sommet alpin. Quand bien même la différence d’altitude n’est pas comparable. Mais le sentiment est identique.
Et une partie de moi est restée là-haut dans ces espaces authentiquement austères.
Je suis cette vallée glaciaire qui me ramène à la civilisation. Non sans y laisser des plumes face au vent.
Sur la route. Pas grand monde. Du gros camion à la chevauchée, chacun y va de son propre moyen de déplacement.
Quelques heures plus tard, le « money time » du supermarché me permet de refaire le plein pour une nouvelle double nuit à Akureyri.
Temps de repos et de retrouvailles heureuses avec des amis helvétiques. Il fait bon d’échanger sur nos pérégrinations mutuelles sur ce bout de terre.
Nos chemins se séparent. J’arrive au prochain carrefour quand soudain, à la vue du coeur, j’accélère. Je brûle. Je vire où l’attraction demeure, dans la tempête, l’adversité, qu’importe. Le plan de base vire complètement en éclat.
Changer de direction, c’est accepter le souffle quelque soit son cap.
Faire écho à l’irrationalité de tes pensées, c’est traduire en action ce qui t’anime et dont tu ignores l’origine.
Et des chemins de terres aux grandes artères, mon coup de pédale devient fluide. Et lorsque les dieux du vent s’alignent à ma visée, mon avancée prend des allures de douce puissance dans ces immensités vides.
En jouant avec les averses et le vent, je m’avoue parfois vaincu. Et la chaleur d’une auberge devient un oasis dans l’océan.
Quelques journées à flirter avec le vent, à cueillir le soleil, à choisir ses routes a l’écoute des muscles… et de la sève ;)
D’un départ tardif, se traduit autant un coucher de soleil lumineux qu’une fin d’étape plus pénible. Sur la route, les sentiments sont sans cesse en mouvement, sans moyenne, ni routine.
Tenir une moyenne, c’est lisser les extrêmes, perdre leurs saveurs, douces ou piquantes.
La logique ne répond qu’à un seul commandement, ton cœur.
Arrivé tard le soir, me voici finalement au pied de Fjarðarheiði, ce col déjà franchi une douzaine de jours plus tôt.
Le lendemain, je me lance dans un contre-la-montre de 25 kilomètres pour atteindre la piscine à temps et m’octroyer 40 minutes de baignade minimum. J’adore ce genre de petit défi qui rythme le quotidien.
La redécouverte du fjord, avec cette nouvelle perspective, est sublime. Une vraie plongée en terre connue. Mon for intérieur a évolué si vite positivement. D’une confiance et d’une assurance glanée en route. Un corps et un esprit résolument renouvelé.
Sur le plateau supérieur après le col, la dizaine de kilomètres en faux-plat descendant est avalée, conquérant, tête baissé dans les prolongateurs. Vent dans le dos. Folie!
De retour à Seyðisfjörður pour un souper le 1er août, jour de Fête nationale suisse. Et y voir même 3 feux d’artifices!
Revenir au point de départ » d’un voyage itinérant au long court semble déroutant. Ça l’est :)
Et c’est sûrement là que tout prend sens. Au-delà du plan, au-delà la logique, du calcul, du rendement…
Rester à l’écoute de l’appel, de l’intuition, des tripes. Sans attentes concrètes. Car vivre, c’est oser et vibrer avant tout!
S’imprégner de ce lieu, de son énergie, de son histoire et de ses gens qui le font vivre. Je poserai mes bagages finalement 10 jours dans cette contrée.
Je dors, je cours, je pédale, je nage, je sue, je mange, je rêve, j’ai peur, je doute, je rigole, je partage, je guide, j’écoute. Je respire. Je m’émerveille. Je me sens libre. Ici, et là-haut (cf. Chapitre 3).
Et une seule rencontre, au-delà de toutes, me rend encore plus vivant sur la route désormais.
Finalement, au chant des sirènes succèdent peut-être inévitablement le chant du cygne. L’instant de l’au revoir.
Mais n’est-ce pas la plus belle manière de prendre son envol et de chanter la vie?
Taak Seydis, med kærlighed.
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Merci du partage ! C'est magnifique, ça me fait rêver 🤩
Bonne suite et au prochain épisode !